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LA VIE

D E

FRANÇOIS

SEIGNEVR DE LA NOUE,

D I T

BRAS-DE-FER.

o u

Sont contenues quantité de chofes mémorables , qui fervent à réclairciflemcnt de celles qui fe fontpaflces en France &: au Pays- bas, depuis le commencement des troubles furvcnus pour la Religion, jufques à l'an 1591.

T A R

M*^MoyseAmirault.

A L E T D Ey

Chez Jean Elsevier. cId Ioc lxi.

A MONSIEVR.

MONSIEUR

DE LA NOUÉ.

ONSIEUR.,

îay appris deptm peu de jours que la Vie de gonfleur de la Tslpuë njojlre grand père , eji imprimée à Leyde il y a quatre mois; mais que l'Imprimeur attend pour la mettre en vente , qtie jy adjoujie queU que lettre dedicatoire , ou quelque Trefa^ ce^qui rendre la pie ce de plus de de bit. Lors que je la compofay , gonfleur ^ je ne nie-^ fiois point propofe d'y mettre d'autre Pré- face^ que ce qui efi contenu dans les pre-

mières

mieres pages de T ouvrage^ é^ je ne chan- ge point encore maintenant de dejJ'ein^Car de dire c^ue cefi une hijloire dans laquelle on trouvera diverfes chofes qui fervent à t eclaircîjfement de celles qui fe fontpaf- fées en France Ù^ au Toys bas , depuis le commencement des troubles furvenm à îoccafion de la Religion , jufques à fan I ^p I .qui fut la fin de la vie de cet Heros^ ce fera bien une indubitable vérité'^ Mais cefl unechofe quife peut mettre dans la première page du livre en deux ou trois lignes y fans quilfoit befoin de s y ejlendre en difcours, 6t fmon que cejl la coujlume des Imprimeurs , d'ejfayer d'attirer le monde à acheter les livres quils impri- ment ^par quelque chofe qui donne d^ abord dans les yeux y &" qui excite la curiofitê des le^eurs y je me ferois ejionné' qu après avoir achevé celuy là^ Ù" y avoir veu

tant

tant de beaux Ù^ mémorables evenemem qui y font contenus , on eujl encore creu ne- cejjaire de le rendre recommandabk par fonfronti^ice . loint que lefetd tiltre^ qui ditqueceji la Vie de François , Sei- gneur de la Noue, dit Bras-de-fer, doit ajfcs rmeiUer l'esprit de ceux qui avecque les fentimens du vray honneury ont quelque connoijfarue de nojire hi/loi- re. Car aucun n'a eu plus départ en celle cy dans les chofes qui font arrivées defon temps ^ ny n* a fait plus hautement à^ plm conjlamment eclatter ceux dans tout le cours de fa vie. De forte qu il faut ejire tout à fait ejhanger en l'Europe , Ù' prin- cipalement en France ^ à^ dans les Pro- vinces unies ^ ou avoir peu de gouHpour les vray es (Ù^ eminentesvertus^tantChre- fliennes que Morales ^Tolitiques &" Mili- taires/i l'on ne fe fent mouvoir à la feule

* 3 p^-^

tronontiation de ce grand nom. ^uant à une Epîjlre dedicatoire , ^^ionfteur^je ne m aîtendou pas non plm d!y eftre oblige. Car ces compofitions nont ordinairement me ïune de ces deux fins. Ou bien ïon y 'Veut marquer à qui ïon conf acre particu- lièrement fon labeur ^ ou bien l'on y ueut prendre ïoccafion de seftendre fur les lotianges de celuy à qui on parle, Orjavois affes fait la première de ces chofes à la fin de mon travail^ quand j y ay dit que ceji principalement en voflre confideration que je tay entrepris, Etpour la féconde ^voflre finguliere modeftie mempefchoit de rny dejployer^ (Ù^ vos excellentes qualités font fi connues à^ fe bien eflablies dans ïhifioi- re^ que je ne pouvois rien adjou^er à leur recommandation. Car ivn coÛ£^ vom av es paru de fi bonne heure fur le théâtre du inonde en de beaux emplois , Ù" vous

avés

avù rempli f attente qtion a eue de zjom des vofirejetmejje^par de finobles aÛïonSy que toute î Europe njous connoifl ; (Ù^ de t autre , cet illufirefang que vos ancêtres ^ dy nommément François (Ù^ Odet delà Vs[puë , deux ornemens de leur fie cle , ont infus en vous y y amis avecque leurs au- tres grandes vertus ^une incomparable mo- dération^ qui les a toutes affaifonnees. De forte 5 Monfieur , que je confens bien que î Imprimeur ^puis quille veut.mette cette lettre icy à la telie de cette Vie qui fort de dejfous fa Yrejfe , parceque ce fera vn témoignage de la vénération que f ay pour vous ; mais je ny diray rien déplus ,fmon quejefuis]^

MONSIEUR,

De Saumur, le lendemam. V'ifire tm-humhle é* trgs-obesj/ant

(k Faftjttest i66i, fervitew,

A M I R A U L T.,

A L" A U T E U R,

SONNET.

Les doEies Datez qui ntinjpirent des Vers Fourpindre ton mérite ont trop peu defçience: l'on vafte é* grand génie ^ embraffant ^univers. Far tout également porte fa cognoijfance,

Lesfecrets lesplmfaintsfontpar luy découvert s\ Il épand les torrens de fa vive éloquence > Et Con voit éclater en desfujets divers La force de ton ame ^ é'ta haute Prudence.

K^prés avoir produit cent merveilleux efcritSy Tu veux encore y offrant un modelle aux ejprits ^ T>e mon IlluJlreAyeul ranimer la mémoire.

Et de ton art fameux les Miracles font tels^ ^e tajçavante main qui dijpenfe la Gloire, Fait revivre les Morts pour les rendre Immortels.

C.

Les huit quart les de Trançoù de la Noue.

Rcnautde Cha- (leau-briant.

Hcleine d'Ldouteviile tante d'Adrienne d'E- flouteville, efpoufede François de Bourbon Comte de S. Paul.

Guy de Goujon de Matignon.

Perronnelle de Jaucourt.

François de Ja Noue.

Madeleine de Challeau-brianc fœur de MargueritcedeCha- fleau-briant kmme de Henry de Crouy Comte dePorcien en Flandres & de Jeanne Epoufe de Jean de Chambes Comte de Montforeau.

François de la No

uë.

François rEfpervier

Anne de Goujon de

Matignon.

Bonnaventure l'Efpervier.

François de la Noue dit bras de fer Mary de Margueritte deTeligni.

On }/apai eu intention de mettre ici la Gcnedogie de U Maifon de la Noue tout du long,on s'est contente de mettre les hait quartiers four faire rjoir les plus proches Alimces , on ne la fait aller auejujqucs a Olivier de U Noué de qui le Père s'appellett A-Uaricc é' le grand Verc Guillaume de U Ncuï':, de qui le loHiheauJe trouve encore dAns l'EgUfc de Frcfnay au Pais de Rhets, ou il est enterré avec Anne de Bretagne fa femme.

Les . Pou Von 1/4 ^ar toh

Usfect "lépand EtNn Laforct

^prés Twveu De mon

Etdeto ^eta Fait rei

^l^mfmflfmim m ^IW^UéMe de l eU^ny.

ii'.ll.iiimc w'cTe liiznv.

I Llenéc de Varie qui eflant vef- 'vede LouisciehHayeefpoura Louis de hHaye jg^^^^^^^j.^ ^^^(^l^^^,^p^g^,eSeig- neurdelaSuze.

Jafques \'ernon Cap" des Archers de laGar de du Roy.

Perronnelle deLi- niers.

^ .,, ^ iPhilipcsdeMonc-

GuillaumeCjou- ^ ^

ç imorency Sœur

d'un Conneftable.

I- rançois de 1 eiigny Senechal de Rovcrgue & Lieucenanr pour le Roy au Duché de Mil- 11 détendit Therouënne

ian.

contre l'Empereur Maximilian ^ le Roy Henry Huitième J'AncIercrre.

Raoul \"ernon grand Fauconnier de Fran- ce.

AnneGoulîerSœurdeNrdeBoiffi grand Maiftre de la maifondu Roy François premier , & d'Artus Gou- rter Seig' de Bonnivet Amiral de France , & de Charlotte Goufier femme de René de Cofsc Comte de Brillac.

Arhetufe Vernon.

Margueritte de Teligny.

tJMargumtte de Teligny ejloîtfœiiré fut Héritière de ch Arles de Teligny Mary de Louife de Coligny , qui après en efirê

njefve ejjouja Guillaume de Najfau Prime d'Orange , duquel Mariage vmt Henry 'Trime

d'Orange , grand Pcre de celny d'anjourdlny.

e.

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<^ ait .

LA VIE DE

FRANÇOIS,

SEIGNEUR DE LA I^JOLTË, DIT

B R A S - D E - F E R.

"in. i.if) •>/./r..jh)q '0Ê^<^^^Ûf^ e me fuis diverfcs fois eftonné comment ^^ -^ ^s^l^ \^ France ayant porté tant de bons efcri- vains depuis ibixante ou quatre-vingts ans , il s'en eft il peu trouvé qui le foient appliqués à recueillir les vies des hommes illuftrcs à qui elle a donné la naiflance. Par ce que l'hilloire eftant la lumière de la vie, & la maiftrefle de la prudence politique & de la vertu, cette forte de compofition eft de toutes les parties de l'hiftoire, &: de toutes les formes qu'on luy peut donner , la plus capa- ble de produire ce bon effet , & celle qui le fait avec plus d'aggrément Se d'efficace. Et mon eftonnement fur ce lUjet s'eft redoublé , à toutes les fois que j'ayf^Ait quelque refle- xion fur la multitude comme infinie de Romans tant de bonnes plumes fe font exercées. Car fi la facilité d'une chofe peut donner quelque inclination à l'entreprendre plûtoffc qu'une autre qui requiert d'avantage de travail, il me fcm-

A I ble

t La vie de François,

ble qu'il eft plus ailé de compofer un ouvrage dont leséve- nemcns eticdivemcnt arrivés vous fourniflent lamatiere,de forte qu'il ne vous refterien finon la formeàluy donner, que d'inuenter vous mefme ce qui doit fcrv'ir de corps à vôtre narration , & y adjouter encore , outre la dii'pofition, les grâces du ftiïc , ik l'orncnement du langage. Quefi l'on regarde à la gloire que les honneftes gens peuvent efperer de leurs ouvrages , comme il femble que fe Ibit la naturelle recompenfe d'un labeur on a employé beaucoup de fdiiï & beaucoup de temps 5 il faudroit avoir compofé un grand nombre de Romans pour fe rendre aufTyrecommandablc à la pofterité 5 & s'acquérir autant d'eftime entre les hom- mes 5 qu'a fait Plutarque. Enfin , fi ceux qui mettent la main à la plume, regardent à l'utilité du public, ce qui eft fans doute la plus noble fin que l'on s'y puifle propofcr , il n'y a perfonne qui ne recognoifle la différence qui efl entre le profit qu'on peut tirer de lalefturedes Romans , & celuy que nous fournit une hiftoire véritable. En Tune & en l'au- tre de ces deux fortes de produirions, ce que l'on y doit principalement rechercher confifte , d*un codé , en lafcien- ce de la guerre , & en celle de bien gouverner les Eftats , &c de l'autre, dans les exemples de pieté , dejuftice , de valeur, deconftance, de tempérance , de libéralité , & des autres vertus morales , dont il a pieu à Dieu reveftir quelques uns d'entre les mortels , pour en eftre comme un patron fur lequel les autres fe formaflent. Car c'eft pour cela qu'il a de temps en temps fufcité de ces hommes extra-ordinaires, qu'on appelle communément des Héros. Or quand à ces en- ' feignemens qui fvrment les hommes en capitaines,& qui les rendent capables du fouverain gouvernement , je ne nie pas que les Romans n'en puilîent fournir de bons , & fçay bien qu'Homère a eflé tenu par les PoUticques pour un grand homme d'Efla^ , & qu'Alexandre le Grand , juge fuffifant i en

s E 1 6 N E Û R î) t: L A N G uë. J

en cette matière , le lilbit ordinairement comme un excel- lent douleur de lalcience militaire. Ncantmoins, j'efti- me audy que perfonne ne niera que ces deux fcienccs , de la politique & de la guerre , le peuvent encore apprendre avec beaucoup plus de certitude dans Polybe & dans 'l'ite Live, dans les commentaires de Ceiar , dans la retraite des dix mille , comme elle eft elcrite par Xenophon , dans Arrien, &: dans les autres hifloriens qui nous ont rapporté la vieSc les aélions d'Alexandre meline. La railbn en eil que les Romans ont toujours quelque choie d'étrange & d'extra- vagant, qui fort hors des termes , non delà vérité feule- ment, mais encore de lavray-lèmblance, &qui met dans l'Efprit du lefteur des Idées qui ne s'adjuftent nullement avec ce qui arrive &: qui fe prattique efleâ:ivement entre les humains. Tellement que les enféignemensqui ennaiflent, font comme les loix de la Republicquc de Platon , qui ne fe peuvent réduire à l'ufage de la vie humaine. Pour ce qui eft des exemples , poureftre utiles & efficaces , il faut qu'ils émeuvent, &:pour émouvoir fenfiblement , il faut qu'on ait cette opinion qu'ils font vrays. Car il n'y a que les cho- fes réelles , ou au moins que nous croyons telles , qui foient capables de nous toucher : &c cette impreflion que d'abord nous recevons en la lecture des Romans , que ce qu'ils nous racontent n'a jamais efté , fait que nous ne les prenons que pour des fujets de récréation , & ne les confiderons que comme des tapifïèries des peintures , qui nous re- prefententdes perfonnages faiéts à fantaifie feulement. Que il en les contemplant nous en fentons quelque émotion , elle eft femblable à l'illufion d'un fonge,dont nous perdons le fouvenir en nous évaillant -, ou tout au plus à l'impreflion que faift en nous une tragédie bien reprefentée , qui fur- prend pour un peu de temps nôtre imagination , mais dont on perd abfolument le fentiment -, aufîy toft qu'on eft forti

A 2 : de

4 La vi e d e F r a n ç ai s* !

de la fale l'on joiicc. Au lieu que les choies véritables» (i elles rencontrent en nos âmes quelque dilpofition à les recevoir, y deiœndent fi avant , & y remuent i\ puillàm- mentlesafïedtions , que pour peu fouvent qu'on nous les inculque , elles nous induifent à tâcher de nous y confor- mer 3 ou nous détournent de leur imitation , félon qu'el- les font utiles & dignes de recommandation 5 ou mauvaifes & des-honneiles. Cette confideration m'euft porté à don- ner une partie de mes eftudes à cette forte de travail , & à rechercher dans les hiftoires tant anciennes que modernes les plus belles vies des grand&hommes qui ayent efté dans la Chreflierité 3 popr en faire un volume conliderable , fije n'euffe creu eftre obUgé de m' attacher plùtoll aux chofes qui font plus proprement de ma profeiTion. Et bien que je. me fente de beaucoup 5 inférieur à la magnificence d'un fi grand deiîèin , j'euiîe pourtant elîayé d'imiter cet incom- parable &c prefque divin ouvrage ,. dans lequel Plutarque nous a laifîë les portraits de tout ce qu'il y a jamais eu de plus grand & de plus vertueux dans le Gentilifme. Car fi l'or pinion qu'on a depuis tant de fiecles , qu'il eft abfolument impofîible d'égaler Homère & Virgile , n'a point empe- fché par le pafTé , & n'empefche point encore maintenant ceux que la nature & l'étude ont gratifiés de quelques dons pour cela , de faire des poëmes héroïques à leur imitation , pourquoy le defelpoir , d'atteindre à la perfe£lion d'un il grand original , nous détourncroit-il de nous efforcer à en reprefenter quelques copies ? Mais quantité d'autres oc- cupations & d'autres ouvrages ont confuméle temps qu'il euft falu employer à celuy-là , & fi je n'avois point engagé ma parole au public de luy faire voir la vie que je commen- ce à efcrire icy , je m'en abftiendrois volontiers , pour vac- quer à quelques autres labeurs , qui comme ils font plus conformes à ma condition , aufîy peut eftre font ils plus de

ma

Seigneur de la Noue. f

ma portée : & quand je m'en diipenferois , on m'a fi peu fourni de mémoires pour reùiîîr en ce dellèin , que cela pourroitpafièr pour une légitime excufe. Défait, prefque tout ce que j'ay à dire fur le lujet que j'entreprens , le trou- vant dans les auteurs qui ont eicrit l'hiftoire de France & des Pays-bas , jecniinsque quelqu'un ne juge monentre- prife ou inutile ou non neceilàire. Neantmoins , je me fuis enfin refolu à m'aquitter de ma promelle , & à fatisfaire le mieux que je pourray à l'attente de plufieurs , &: particu- lièrement de ceux qui eftans ilTus du l'ang de ce grand hom- me dont je veux icy ériger le monument, ont part en la gloire de Ion nom , comme ils ont hérité de fes vertus & de fes qualités recommandables. Et bien que je puifTe dire peu de chofe fur cette matière qui n'ait efté ditte avant moy 5 i'efpere qu'eux & le public ne me fçauront pas mau- vais gré d'avoir receuilli en un, ce qui efl efpars (^à & là, en divers endroits deriiilloire. Car c'efl à peu prés com- me fi je ramafïbis les pièces d'une flatué que quelque acci- dent auroit démembrée , & dont il auroit difperfé les par- ties en lieux écartez , & comme fije les reûniffois en un corps , pour les mettre un peu plus en veuë. Pour ce qui efl de les remettre chacune en leur place , & d'y bien obfervcr les proportions , lesliaïfons , & les join£bures des temps", au moins en ce que cette belle vie a eu de plus confiderable & de plus éclatant , c'eft une chofe que je ne defefpere pas de pouvoir faire en y apportant quelque foin. Mais fi je les raccourcis un peu , & nommément lesadtions militaires, en la defcription defquelles les hifloriens fe font étendus, je penfe que l'équité du lecteur l'empefchera de me le tour- ner à blâme. Outre que cela eft fort éloigné démon mellier, & qu'il faut avoir plus de cognoiflànce de eeluy de la guerre que je n'en ay , pour parler pertinemment de la conduittc des armées > des iieges des villes , & des combats , cette

A 3 ex-

6 Lavied F. François,

exactitude n'eft nullement de mon delieinj qui n'a pour but que de mettre la vertu de ce grand peribnnage en un plem jour, afin qu'elle puiflc eilre mieux conllderée & plus tucilement imitée par touttes fortes de gens , princi- palement par les gentilshommes de bonne mailbn, à qui j'ay délibéré de le propofer en exemple. S'il a eu ce mal- heur de venir en un temps de combuftions civiles , nous fbmmes par la grâce de Dieu fous un règne il y a fujetd'elperer qu'ils n'auront à faire la guerre flnon con- tre les eftrangers. Mais quand 5 ce que Dieu ne vueille, il arriveroit quelque broùillerie en l'Eftat 5 ils ne laifleroient pas d'avoir icy un beau modelle de leur conduite, tant pour régler leurs fentimens dans la différence des partis, & leur faire prendre celuy auquel ils fe fentiroient obligés parla confcience & par l'honneur , que pour s*y gouverner gene- reufement, & s*y maintenir dans une haute réputation de Taleur, d'intégrité , &c d'innocence. La maifon de la Noue, à qui de belles terres du pays de Bretagne ont donné le nom, eft fort ancienne, & bien que celuy dont j'efcris main- tenant la vie en ait efté le plus glorieux ornement , il n'a pas laifTé de tirer beaucoup de fplendeur de fes Anceftres, com- me il a eu le bonheur que la réputation de vertu ne s'eft point fleftrie en fes defcendans. Son père s'appelloit Fran- çois de la Noué comme luy, & fa mère, nommé Bonna- venture l'Efpervier, eftoit fille de François l'Efpervier, chef d'une très bonne maifon d'Anjou, &c d'Anne de Ma- tignon. Son ayeuil avoit aufïy nom François, ôcavoit époufé Magdelaine de Chafteau Briand , famille illuftre & puiflàn- te en biens : & fon Bis-ayeuil nommé Olivier , au de du- quel l'hiftoire de Bretagne ell un peu confufe, tenoit en ce pays-là rang entre les Seigneurs qualifiés de fon temps . Il eut donc cet avantage de naiftre dans une maifon pleine de biens oc de beaux exemples , & de tirer fes premières inftru-

£tions

Seigneur de la Noue. f

étions de la noblefle de fa race, & de la generofité d'un beau fang. Et c'eft une chofc qui paflè pour confiante en Breta- gne, que Guillaume de laNouë, duquel on voit encore le tombeau à Frefnay en Rhets, de Pan 1200. fut choiil par laDuchefle de Bretagne pour eftre un des douze Chevaliers Bretons, qui par un combat contrc pareil nombre d*An- glois , terminèrent les differcns àcs. deux nations , & que ce fut par la valeur de ce Guillaume, qui refta feul vivant des vingt quatre en ce combat , que les Bretons en remportè- rent l'avantage. Mais bien que celuy-cy vint au monde en Tan 1 53 1 . temps auquel le grand Roy François avoit com- mencé, de remettre en honneur l'étude des bonnes let- tres , il n'eut guercs d'autre éducation que celle qu'on don- noit auparavant aux gentils-hommes de bonne maifon , qui eftoit qu'après leur avoir tait apprendre à hrc &: à cfcrire , & quelques exercices du corps, on lesmettoitincontinantà ceux des armes & de chevaux. De forte que prefque tout ce qu'il a depuis eu de belles cognoifîances dans les langues & dans les fciences, il s'eftoit avancé au deflùs de la médio- crité , ayant tenu rang entre les fçavans , il l'a aquis luy-mé- me par la lecture des bons livres, & par la force de fon génie, qu'il avoit très-excellent. Aully tofl: qu'il eut affcz d'âge & de force pour cela, il defira de voyager, &: d'aller voir entr'- autrespays , l'Italie , qui avoit le bruit d'avoir plus depoli- tefîé que les autres Contrées de l'Europe, & de donner de plus avantageufcs teintures aux hommes de condition. Car outre l'air du pays,qui ilibtililè naturellement les efpritSjil y avoit des-ja long-temps que les lettres y fleuri{]bient,& pour bien apprendre à monter à cheval , on avoit autresfois cette opinion qu'il faloit ncccllairement pafîèr les Alpes. Ayant appris les chofcs ncccilàires pour bien exercer laprofellîon dans laquelle il s'eft depuis extra-ordinairement lignalé , & s'eflant rendu accompli en l'art de manier les armes ôcde

biçn

8 La VI B DE François,

bien monter à cheval, il revint en France, Retrouva que pen- dant ion abfence il s'elloit palic une choie qui luy donna de la trifl:enc,&: de la gloire tout enlemblc, ik dans laquelle il fit paroiftre la bonté de Ton naturel. Son père citant mort , &c le gouvernement ablblu de fa maiibn eftant par ce moyen tombé entre les mains de fa raere,bien que d'ailleurs elle fuft dame vcrtueulé , on eut pourtant cette falcheulé opinion d'elle que par fon mauvais ménage elle eftoit capable d* en dilîiper tout le bien. Et défait, on tient encore par tradi- tion entre ceux qui ont cognoiflance de cette illullre famil- le , qu'outre les autres profudons aufquelles elle fe laifîbit aller, elle avoit une merveilleufe inchnationaujeu. Cela fût caufe que les amis de ce jeune Seigneur , craignans que quand il feroit de retour il ne trouvaft fes affaires en pitoya- ble defordre, en donnèrent advis au Roy Henry fécond, qui à leur folicitation interpofa fonauthorité pourollerà, cette femme Padminiftration de cette maifon, jufqueslà, qu'il la fit mettre en quelque eipece d'interdift ion. Quand donc il fut venu à Paris , il l'alua la Cour avant que de re- tourner en Bretagne, le Roy , à qui on en avoit tenu de fort avantageux langages, ne manqua pas, après quelques ca- refTes, de luy dire le foin qu'il avoit eii de luy pendant fon abfence en oifant à fa mère la difpofition de fon bien. Mais à ces paroles il rougit, & ayant remercié le Roy de l'honneur de fa bonne volonté, il fupplia fa Majefté de remettre mè- re en l'eftat auquel elle eftoit auparavant : parce qu*il ne croyoit pas qu'elle euft befoin de cette corredion en fa con- duitCi & que quand il y auroit quelque chofe à redire en fon ménagementjune grande partie du bien de la maifon eilant venu de fon cofté, il n' eftoit pas raifonnable qu'on luy oftaft la liberté d'en ufer à fa volonté. Et dés lors cela donna de luy cette impreffion , qu'il a confirmée en tout le cours de fa vie, qu'il avoit l'ame douce &modefte, abfolument déta- chée

SEIGNEURDELANouë. 9

chée de toute telle Ibrte d'interefl: , & qui preferoit Thoii- neur & l'eilime de la vertu à toute autre chofe. Je ne trouve dans riiiftoiregueres de traces de les premières armes : par ce fans doute qu'ayant au retour de les voyages , fait quel- ques campagnes » comme ont accoutumé de faire les hom- mes de condition , la paix d'entre Henry II. & Philipes II. furvint, comme laNouën'avoit pas encore 27. ans. Seu- lement eft-il dit dans l'Eloge que luy a fait Sain6be Marthe, qu'il fit Ton apprentifîàge au métier de la guerre en Lom- bardie , fans doute fous le commandement de ce grand Ma- refchal de Brillàc , qui reftablit en fon temps la difcipline militaire , & qui donna tant de preuves &: tant d'exemples d'une excellente vertu. Mais quant à ce quieft de la reli- gion 5 il n'eft pas mal-ailé de conjecturer comment il luy ar- riva d'abandonner la profelîion Romaine.

Dés le règne de François premier, la religion qu'on a de- puis appellée Reformée , avoit commencé à s' épandre four- dément dans le Royaume. Mais la rigueur avec laquelle on traitoit ceux qui l'embralîbient , l'avoient empefchée décla- ter ouvertement. Sous Henry fécond , bien que la feverité desEdits& des exécutions ne fût gueres moindre, il n'y eut pourtant aucune province dans le Royaume oii elle ne prift pied , & mefmes dans celle de Bretagne , quoy que ce Ibit une de celles qui y ont toujours le pkisrefifté. Elley parvint & s'y établit par le moyen du Seigneur d' A ndelot, frère de l'admirai de Coligni. Car s'eftant marié avec Clau- de de Rieux, demoifelle de grande maifon, & qui poflèdoit quantité de belles terres en ce pays-là , il y fit un voyage , & eut bient le courage d'y mener avec luy un Miniftre nommé Cafpar Cormcl , dit Fleury , & de faire prefcher à huys ou- verts dans la maifon de la Bretefche , & en quelques autres maifons qui luy appartenoient. Or comme il elloit hom- me de haute naiflance, qui avoit de belles charges dans le

B Rovau-

ïo La vie de François,

Royaume, & qui cftoit de grande réputation, il fût vifité par divcrlcs peribnnes de condition , qui commencèrent à goûter cette dodlrine en fa compagnie, & elle ie provigna par ce moyen en ces quartiers , de telle façon que depuis cevo3^ageded'Andelot,quifefitfurla findel'an iff/. juf^ ques à PEdit de Janvier 15-62. il s'y forma dix ou douze grandes Eglifes. Et ce fût en ce temps-là , que le Seigneur de la Noue en reçeut les premières inflructions , qu'il a gar- dées conftamment jufques à la fin de fa vie. d'Andelot cftoit d'un naturel ardent, & la Noue d'une conftitution merveilleuièment modérée. Mais en cette diverfité de tempérament, leur vertu efl:ant également éminente, quand ils eurent embraffé une mefme religion , & qu'ils fe virent liez d'un mefmeintereft à la défendre, ce n'eft pas choie merveilleufe , fi eftans tous deux de ce fcntiment , qu'il efl: permis de prendre les armes pour la maintenir, principale- ment quand la liberté de la profellèr eft fondée en de bons Edits, comme eftoit celuy de Janvier, ils ont tandis que d'Andelot a vefcu , toujours entretenu une fort eflroite amitié , & porté les armes enfemble. Ils eftoient tous deux à Paris lors que cet Edit fut rompu par le Mallacre de Vafly, 6c ils fuirent du nombre de ceux qui fe retirèrent de Paris à Meaux avec le Prince de Condé, l'Amiral , 6c quantité d'autres Seigneurs, pour délibérer de ce qu'ils avoient à fai- re pour leur commune confervation en cette occurrence. Et la refolution ayant eflé prife d'eflàyer à fe rendre les plus puifTans auprès du Roy, ou , il cela ne fe pouvoit, de fe faifir de la ville d'Orléans , à fin d'en faire , s'il faut ainlî dire, leur place d'armesi pOur tenter le premier de ces deux partis , ils s'achemmerentavec les autres vers Sain6b Cloud : & cela ne leur ayant pas reùlîy , par ce que le Duc de Guyfe , & ceux qui l'accompagnoient , s' eftoient les premiers emparés de la Cour 3 ils furent ejicore du. nombre de ceux qui exécutè- rent

Seigneur DE LA Noue. ii

rent Tautre deflein de la façon que la Noue mefmelenous rapporte dans fes mémoires. Il dit donc qu'un jour avant que de partir, le Prince envoya d' Andelot à Orléans pour fe rendre maiftre de la place le plus doucement qu'il pour- roit. Car y ayant alors grande quantité de gens de la Reli- gion en cette ville là, &c le bruit de ce qui fe pafibit à Paris &c aux environs , ne s'y eilant point encore elpandu , il le pro- mettoit que la preience de d' Andelot luffiroit pour encou- rager ceux de la Religion , &: pour les mettre en cftat de l'emporter fur les Catholiques. Mais d' Andelot y eftant entré incognito , & ayant recogneu que ceux du party con- traire commençoient à fe remuer , &: que fi on en venoit aux armes, comme il y avoit apparence qu'on ne le pour- roit pas éviter , l'événement de l'affaire fe trouvcroit péril- leux, il manda au Prince qu'il fe haflaft, &: que le fuccés de fon delîèin dependoit de fa diligence. Le Prince donc s'eilant mis au grand galop à fix lieues prés de la ville, & ;iprés luy environ deux mille chevaux,tantenMaiftres qu'en valets 3 ce fuft premièrement un fujet d'un merveilleux étonnementàceuxquife trouvèrent fur le chemin, &: qui n*ayans point encore ouy parler de broùillerie à la Cour, ne fçavoient à quoy imputer un li étrange mouvement j & puis ce fut encore une matière de rifée, à ceux mefmes quicou- roient , à caufe des fauts & des cullebutes qu'on faifoitdans ime carrière 11 déréglée. Cependant, avec tout ce defor- dre, la célérité, en cette occafion, comme en une infinité d'autres occafions militaires, exécuta ce que l'on s'eftoit propofé. Caries Catholiques d'Orléans, qui eftoient en beaucoup plus grand nombre que les autres , n'ayant pas eu le loyfir de fe recognoiftre, n'y de fe refoudre à fermer leurs portes , le Prince y arriva & s'en faifit, & ce fuft fa refource dans les difgraces qu'il reçeut puis après en fes affaires. Par ce qu'ayant perdu Bourges, qu'on difoit n'avoir pas efté

B 2 defen-

12 Laviede François,

défendu comme il falloit , & en iliitte Rouen , quelque de- voir qu'on euft fait de le garder au delà de ce qu'on pen- foit qu'il le pcuft eftre, ce Prince fe fuft veu réduit à de mau- vais termes, fi Orléans ne luy eufl: donné le loylir d'atten- dre le fecours que d' Andelot , qu'il avoit envoyé en Alle- magne 5 luy amena enfin , après des folicitations & des dili- gences inimaginables. Ce fecours eftant venu , le Prince prit la campagne,&: l'armée ennemie la tenant aufïy, il fe fit, avant que de joindre , diverfes allées-&-venuës de part & d'autre , pour trouver quelque accommodement > & enfin on fe refolut à ce célèbre pour parler de Toury , qui eft rap- porté fi foigneufement dans les hilloires. Il fuft donc con- venu entre la Reyne &: le Prince, qu'ils fe verroient là, qu'ils pourroient amener chacun de foncoflé cent gentils-hom- mes avec armes &c lances , &: non plus : que les autres troup- pes n'approcheroient point du lieu de l'entreveuë plus prés que de deuxheuës: que trente chevaux légers de part & d'autre , fix heures devant que s'aboucher , découvri- roient la campagne qui eft extrêmement raze en cet endroit- là. La Reyne & le Roy de Navarre d'un cofté , le Prince Se l'Amiral de l'autre , tous à cheval , fe trouvèrent au lieu afïï- gné, & cependant les deux trouppes , quieftoientcompo- iées de perfonnes d'ehte &: mei'mes la plus part Seigneurs démarque, firent alte à huiâ: cens pas l'une de l'autre. Le Marefchal d' Anville commandoit à l'une , & le Conte de la Rochefoucaut à l'autre,6c dans celle cy eftoit la Nouë,choi- fy avec les autres par le Prince pour cela. En quoy l'on peut voir la confideration qu'il faifoit de fa qualité , & l'eftime en laquelle il avoit des lors fa vertu. Les entreveués eftans ordinairement fulpeâres , par ce qu'elles font perilleufes. Ce pour parler n'ayant produit aucun fruit , & les chofes en eftant venues aux plus grandes extremitez , la Noue fui vit toujours le Prince jufques à la bataille deDreux,où il trou-

va>

SEIGNEUR-DELANouë. 1^

va, & y fit le devoir d'un tres-vaillant-homme -, & la bataille ayant eu le fuccés que chacun fçait , il accompagna l'Amiral en fa retraitte , Taflifl-a dans les exploits qu'il fit dans la bafle Normandie , 6c demeura en armes avec luy jufques à la paix. Les particularitez de cette guerre font décrites par les hifto- riens , & qui voudra voir combien la Noue eftoit honnefte homme, & capable de juger des grandes affaires, il faut qu'il lize les reflexions qu'il a faites fur les caufes , fur les progrez & fur la fin de ces|)remiers troubles , & en gênerai fur tout- tes les choies mémorables qui s'y firent, tant dans les con- feils que dans les combats. Car il y verra d'excellens témoi- gnages de fa pieté , par laquelle il rapporte à la conduite de la providence de Dieu la difpofition dés évenemens de cho- kst que les autres ont accoutumé d'attribuer ou à la provi- dence humaine , ou à la fortune. Il y trouvera des preuves d'un jugement exaft & profond, à examiner les choies dou- teufes, & a en prononcer platoft: par elles-mefmes que par les évenemens -, comme particulièrement il s'agift de comparer l'adbion du Prince de Condé quand il aban- donna Paris à fes ennemis , avec celle de Pompée , lors gu'il laiflà la ville de Rome en la puiflànce de Celar. Il y verra des remarques fur les adtions militaires , comme fur les accidens arrivez en la bataille, & fur le fiege d'Or- léans, où il montre qu'il y eftoit parfaitement entendu. Il y trouvera dcquoy louer fa generofité , en ce qu'il donne aux a(n:ions des ennemis la louange qu'elles méritent, & met nommément celles du Duc de Guyfe, le grand fîeau de ceux de la religion , dans leur plus beau jour , avec cette déclaration exprefîè , que quand il verra reluire la vertu en quelque perfonne que ce foit , il l'honorera. Enfin il y verra une merveilleufe inclination à la bonté &: à la charité , pour avoir bonne opinion de ceux mefmes qui ne luy en donnent point de fujet apparent , quand

B"3 ils

14 La vie de François,

ils ne luy en fourniflcnt point aully de manifcftement con- traire.

La paix qui termina cette guerre, ne dura pas long temps. Le Prmce de Condé, r Amiral , d'Andeiot, & grand nom- bre d* autres Seigneurs de la Religion , ayant creu que s'ils ne pre^'enoient ceux de Guife , leurs mortels & implacables ennemis, ilsferoientprevenus'pareux, &mellans avecla Religion l'intereft de PEftat , à la Ibuveraineté duquel la mailonde Guife avoit la réputation depretendre au préju- dice des Princes du fang , ils prirent de nouveau les ar- mes. Et parce qu'outre la raifon toute apparente qu'ils y voy oient , ilsavoient expérimenté dans la guerre précé- dente 5 qu'en ces querelles de Religion & d'Eftat , ceux qui ont le moyen de pouvoir faire parler le Roy , ôc d'em- ployer fon nom & fon authorité > ont un avantage ineili- mable , ils tafcherent de fe mettre en pofture de s'en préva- loir. De la vint cette célèbre entreprife de Meaux, dont le refîèntiment defcendit fi avant dans le cœur du Roy Charles IX. quelque jeune qu'il fûft, qu'il n'en a jamais per- du le fouvenir. De forte qu'outre l'extrême averii on qu'il a toujours témoignée depuis contre ceux de la Religion,; les Catholiques mefmes ont creu , &: ont laiffé parefcrit, & Monluc entre les autres , que ce fuffc ce qui produifit en- fin cette funefte journée de la fain£b Barthélémy. La valeur des Suifîès , dont les confederez Ç ainfy s'appelloient le Prince &ceux qui l'accompagnoient ^ nepeurent jamais entamer le bataillon , ayant remené le Roy à Paris , & ren- du ce premier effort inutile, il falut avoir recours à d'autres dehberations. Et par ce que la guerre fe fait par les hom- mes 5 & que les hommes font nourris , entretenus , & défen- dus principalement par les villes , ils refolurent de fe faifir du plus grand nombre des bonnes places qu'ils pourroient, 6c enfuitted'amaffer des trouppes. Car ce coi-ps qu'ils

avoient

Seigneur DE LA Noue. if

avoient fait , & avec lequel ils efiayerent d'exécuter leur deflein à Meaux , n'eftoit compofé que d'environ 400. che- vaux, &nepouvoit tenir la campagne devant une armée. La Noue donc eftant dans ce party , il y rendit de grands fervices en l'une & en l'autre cle ces deux choies. Il fuft prié de s'en aller à Orléans , & talcher de s'en rendre le maiitre, non à force ouverte , ce qui euft efté impoUible , veu le peu de gens qu'ils avoient , &: qu'un nommé le Capitaine Ca- ban y commandoit avec quelques gens de guerre : mais par adreiîè , par refolution , & par intelligence avec ceux de dedans qui favorifoient la caufe. Il s'y achemina donc avec peu de gens , &:d'Aubignéluy donne feulement ij. che- vaux en cette occafion, adjouftant que ceux qui ont fait la guerre avec luy , l'ont tousjours veu incurieux degrofjîr fa, trouppe. Pour ne donner point de foupçon il les fit entrer trois à trois , fur le point que les habitans de la Religion , qu'il avoit fait advertir , &: qui s'entendoient avec luy , fe jetterent aux portes , & quand ils furent joints 5 il fe mit à donner les ordres pour s'afleurer de la place. Les Catholi- ques 5 bienque furpris , ne s'eftonncrent pas pourtant, & fortans de leurs maifons en armes , ils voulurent faire un ralliement dans la grande place du Martroy : mais la Noue avec fes gens ne leur en donna pas le loyfir , & les chargea il brufquement , qu'il les contraignit de quitter la place. Ils voulurent encore fe rallier dans une autre place qui s'appelle l'étape : mais la Noué y eftant couru, ils y rendirent peu de combat , & fe fauverent le mieux qu'ils peurent. L'une des portes de la ville , nommée la porte Baniere, du cofté de Paris, eftoit alors en tel efl-at, qu'elle fervoit de Citadelle & de logement au capitaine Caban & à ^^.s gens , lefquels fe voyans groflis de quelque nombre des habitans , qui s'e- ftoient retirés dedans , & pourveus d'Artillerie & des munitions necelîàires pour l'exécuter , fcrefolurent de s'y

def-

i6 LaviedeFrançois,

deffendre. Ils foudroyent dont quelques maifonsàcoiips de canon , & tiransau long de la rue qui repond à la place du Martroy , ils eiperoient tellement incommoder la Noue & les Tiens , que pour peu de lecours qui leur vint,ils le con- traindroient d'abandonner l'eiperance de fa conquefte. Mais la relblution &la prudence d'un bon capitaine le ti« rent de beaucoup de peines. La Noue doncques ayant fait un petit corps de quelques uns des habitans qui avoient pris les armes pour luy , & tiré quelques foldats des envi- rons, oiiildonnaadvisàfesamis del'eftat auquel il eftoit, afÏÏegea cette porte par dedans & par dehors , & l'envi- ronna de tranchées. Et nonobftant l'effort du canon , il avança fes travaux de telle façon , qu*avec environ 300. hommes (^car il n'en eût jamais davantage en ce llege là,^ il obligea Caban à capituler ; &ainfî, avec peu d'effufion defang, & fans qu'il fuft fait aux habitans aucun domma- ge, fors ce qui eft inévitable en la chaleur du combat , il afîèura à fon party cette grande ville d'Orléans, d'oiil'on tira grand nombre de commoditez pendant le cours de cette guerre. L'intention de la Noue n' eftoit pas de fe renfermer dedans : c'eft pourquoy il en fortit incontinant après pour aller aflèmbler des trouppes , & s'eftant abouché avec le Vi- dame de Chartres , le Comte de Montgommery, Nicolas de Champagne Comte de la Suze , Charles de Beaumanoir Laverdin, &: quelques autres , ils prirent chacun leurs de- partemens, & coururent avec une diligence incroyable la Bretagne, l'Anjou, la Touraine, la haute Normandie, le Perche & la Beaufïê. Chacun ayant ramaiîe ce qu'il peut degensjils mirent enfemble mille hommes de pied, &: 3000. chevaux, marcherentenuncoips quelque temps, prirent d'abord J en ville, qui fe rendit fans combat, &: puis fe divife- rent en deux trouppes pour fe faciliter les pafîàges. Ils efcala- derent Eftampes , receurent Dourdan des mains de Jean de

l'Ho-

Seigneur de la Noue. \j

l'Hôpital conte de Choily,qui pritleur part^^^Sc après avoir eilàyé quelques autres moyensde paflcr la Seniejpour iej oin- dre au Prince qui eftoit à S.Denis , enfin ils paiFerent en bat- teau au delîbus de S. Cloud , à la faveur d'une chaude efcar- mouche qu'ils firent donner à ceux qui gardoient le pont.Le Prince ayant reçeu ce renfort,& quelque peu d'autres qu'on luy amena d'ailleurs, il donna la bataillequ'on appelle de S. Denis, la Noue le trouva, combatit avec le Prince, & eut part en la gloire de cette a£l:ion, qu'on a eftimée la plus har- diment entreprife,& la plus vigoureulement exécutée qui fe foitveuë de long-temps. Car le Coneftablede Mont-moran- cy,qui commandoit l'armée ennemie, avoir i fooo. hommes de pied, entre lefquels il y avoit un gros de 6000. Suilles , & prés de 3000. hommes de cheval, montés & armez à l'avanta- ge,& combartoit à la veuë de Paris ^ de la Cour. Ce qui ou- tre l'artillerie, Se l'avantage de la place il eftoit campé, luy fembloit promettre une vid-oirc indubitable. Le Prince,par- ce que d' Andelot avoit emmené la moitié de 'iç.s trouppes à une autre expédition , ne fe trouvoit avoir alors fi non 1 200. hommes de pied, & 1 600. chevaux,la plus part Cavalerie le- gere,& encore fi defavantageufement armée , que 300. des mieux montez, qui dévoient combatre avec des lances, n'en peurentayoir d'autres , finon celles qu'ils firent faire des perches qui foûtenoient les loges de la foire du Landit : &: ncantmoins le Coneftablc y ftit blefie à mort , la victoire y fût balancée , & bien que les confederez fuflènt contraints de quitter le champ de bataille , ils fe retirèrent avec ordre, &: s'y retrouvèrent le lendemain , pour prefenter le combat à leurs ennemis. Mais perfonnc n'cftant forti, foit parla confternation que la mort du Coneftablc avoit caufée , foit pour quelqu' autre confideration , le Prince deflogea de là, &: prit fa marche vers la Lorraine, pour recevoir les Rey très qu'on luy amcnoit d'Allemagne. La Noue fit le voyage , &

C com-

"T^ La vie de François,

comme il a toiij ours paru généreux , libéral , zellé à la caufe qu'ilavoitembrafTée, & dégagé autant &plus qu'homme de Ton temps , de Tes attachemens qu'on a ordinairement au bien , il fut des premiers qui fournirent de leur bourfe , 6c de leur vaiflelle d'argent 5 au payement des A Uemans , & qui induifirent les autres à faire cequiàpeines'eftoitveu depuisjules Cefar , c'eft qu'unepartie d'une armée fournift de l'argent au General, afin de contenter l'autre. Il retourna avec le Prince à Orléans, de là, les confederez marchèrent à Chartres, & la Noue eut fa part du fie^e & de tout ce qui s'y fit. Il nous a laifle dans Tes mémoires une defcription bienexadlre de tout ce qui fepalîaen cette guerre, & c'eft de , que nos hiftoriens ont tiré la plus part de ce qu'ils en difent de bon j & néanmoins il n'y parle jamais de Iby fors en un endroit il dit , Aufejour que nou/fijmes devant cette flace CM. tAmiralft une belle contr entreprife\ ayant ce femble quelque peine à dire qu'il s'y fuft trouvé. Mais ce n'eft pas la feule fois que dans la fuite de cette hiftoire , nous remar- querons que par une modeftie extraordinaire il a entière- ment paflë fous filence quelques unes de fes aurions, dont il euft peu faire parade fans aucune vanité. Mais il eftoit du nombre de ceux que la modeftie empefche de parler d'eux mefmes5&: dont la magnanimité void toujours ce qu'ils font de beau &: de vertueux , bien loin au defîbus de leur cou- rage, & de l'idée de l'honneur qu'ils fe font formée en l'en- tendement.

Il paroift aflèz par la façon dont la Noue parle de la'paix qui fôt conclue devant Chartres, qu'il n'eftoitpas d'advis qu'on la fift. Non qu'il aymaft la guerre à caufe d'elle mef- me -, car les gens fages ne la font que pour avoir la paix. Beaucoup moins aymoit-il les guerres Civiles, que toutes fortes de gens de bien doivent avoir en horreur. Mais il ne concluoit pas volontiers à cette paix , par ce qu'il voyoit

bien.

Seigneur de la Noue. 19

bien Ç eu efgard à la conftitution des efprits, & aux difcouri qui fe tenoient par ceux mefmes qui la negotioyent) qu'elle ne feroit pas de durée, & qu'on ne vifoit qu'à defarmer les confederez pour les prendre puis après avec avantage : & le Prince 5 l'Amiral & quelques autres clairs-voyans , l'ap- percevoient bien ; mais ils furent emportez par le torrent, & cédèrent à l'impatience de ceux à qui la guerre pefoit , &quibrLiloientde defirde revoir leurs maifons& leurs fa- milles. Il y confentit donc à la fin comme eux , & (e retira en Bretagne , s'attendant bien d'eftre obligé , de remonter à cheval dans peu de temps. En effedb le Prince de Condé s'eflant retiré à Noyers, & l'Amiral à Chaftillon, ils eurent advis certain qu'on fe vouloit faifir de leurs perfonnes j ce qui leur fit prendre larefolution de fe retirer en lieu de feu- reté. Et par ce que par la paix ils avoient rendu toutes les places qu'ils tenoient dans les provinces plus voyfines de Paris , la neceflité les obligea d'eflayer à gaigner la Rochel- le, & de tenter un pafîagepar la rivière de Loyre , ils fu- rent fi heureux , qu'en ce temps on croyoit qu'il y avoit en leur aflàire quelque chofe de miraculeux. Bien qu'une partie des enfansded'Andelotfuftavec l'Amiral leur on- cle, faperfonneeftoiten Bretagne, comme j'aydes-ja dit , il avoit beaucoup de bien. Cette retraitte , qui eftoit comme une fuite , eitoituneefpecede déclaration de guer- re, par ce qu'il eftoit à prefumer qu'eftans fuivis & atta- quez , ils chercheroient les moyens de fe garentir. De fait il s'aflèmbla incontinent forces trouppesàl'entour d'eux, &: la nouvelle de ce nouveau defordre ayant couru en Breta- gne, Se d'Andelot en ayant eu quelque advis, luy & fes amis amaflerent de gens en la plus grande diligence qu'il fe peut , & la Noué y fôt des premiers. Ce qu'ils peurent met- tre enfemble ne pouvoir tenir la campagne dans les provin- ces de Bretagne > de Normandie , & d'Anjou , d'où ils les

C 2 avoient

20 LaviedeFrançois,

avoient tirées>& ainfi il faloit qu'ils paflàflènt LoyrCjpour fc joindre à leur gros. Les ponts de Ce ny de Nantes n'clloient point à leur commandement, & entredeux, la rivière n'efl jamais guéable. Ilsfe donnèrent donc rendez- vous à Beau- fort en valléejàdiftance prelque pareille de Saumur & d* An- gers , pour eflayer de trouver quelque quay à la Dagueniere ou aux Rofiersjcar quant aux ponts de Saumur,ils n'clloyent point en leur puiflance. D'Andelot y arriva le premier avec quatre cornettes de gens d'armes, une d'arquebufiers à che- val,& quatre enfeign es defantaflins.LeVidame de Chartres, &:les Seigneurs de Chaumont & de Barbefieux avec leurs trouppes s'y rendirent le mefme jour.La Verdin s'y achemi- na avec ^.cornettes & 2 .enfeignes d' Arquebufiers. Le Conte de Montgomery,avec trois cornettes & f. enfeignes degens de pied, fût prié de fe rendre à S. Mathurin fur la levée, & la Noue avec 4. cornettes & foo. hommes de pied , gaigna S.Martin,&lesRofiers pour fonder le gué de Loire.Ces gens ne croyoient pas avoir d'autre ennemi à combatte que la grandeur de ce fleuve , qui eft rarement gueable en ces en- droits làjlors qu'ils fe virent fur les bras Sebaftien de Luxem- bourg , Seigneur de Martigues , qui ayant aufîy amafle des trouppes dans la Bretagne ôcle bas Anjou , avoitpaffé Lau- tion dans un bac au port de Sorges,pour venir joindre le Duc de Montpenfier à Saumur. Une s'attendoit pas de les ren- contrer, non plus qu'eux luy.Mais eftant capitaine fort deter- miné,&: d'ailleurs fe voyant réduit à la neceffité, ou de boire Laution s'il reculoit, ou de fe faire un chemin avec refpée,il les chargea 11 brufquement , qu'il renverfa tout ce qu'il ren- contra à la Dagueniere & à S .Mathurin, & contraignit même d' Andelot, qui s'y eftoit venu loger , de luy lailfer le pafîage libre.La Noue ayant oùy quelque bruit de ce combat, depe- fcha 200. Arquebufiers pour les envoyer devant vers l'alar- me,afîn de fecourir leurs compagnons. Mais l'infanterie de

Mar-

Seigneur, de la Noue. 21

Martigues5qui edoit de vieux Soldats , au lieu que les autres efloient nouveaux , les mit en route à un quart de lieuë des Rofiers5 elle les rencontra, & continua fa marche. LaNouë eftoit en perfonne à S. Martin avec fa Cavalerie. Mais après, avoir quelque temps fait contenance de les vouloir attendre, voyant qu'il n'y avoit point d'apparence de foire combatre des gens de cheval contre des gens de pied en un lieu fi defa- vantageux,il fe retira dans la valée5en tenant ordre de batail- le,afin que s'ils avoient la hardieflede le fuivre jufques dans les lieux il y avoir allés d'efpace pour fe manier,il les peud combatre avec efperance de vi£toire. Mais il leur fuffifoit de pafîèr. Quelque efcorne que ceux de la Religion euficnt re- ceuë dans ce combat , ils en eftoient quittes pour 80. hom- mes tout au plus : mais leur principale difficulté demeuroit, qui eftoit de pafler la rivière. D' Andelot n'en perdit pour- tant pas l'efperance , &: fit fonder la rivière en divers en- droits j & comme on eftoit en ces pénibles incertitudes, la Noue s'adreftà à luy,& luy dit qu'il eftoit befoin d'advifer à ce qu'ils avoient à faire en cas qu'ils ne trouvalîènt point de paftàge. A cela d' Andelot fit une réponfe quejerapporte- ray par les paroles de la Noue mefme. ^hc pouvons mm faire ^ dit il^fmon prendre un parti extrême , pour mourir comme fol- dats y ounomfauver comme foldats f zSMon advls eft de nous joindre tom ^ é'nou^ retirer ay.ottS. lieues d'icy-, vers le pays large , à" faire donner des advertiffemens a Meffieurs de CMom- penfter (^ de (JMartigues que nous nom en allons comme fuy ans ^ tous dijjtpez , chacun tachant a efchaper le péril ^ ce qu'ils croiront fort aifément. Cependant animons ^préparons nos gens à vain- cre : d" s'ils s'approchent de nom y {comme il n'y a doute qu ils ny viennent incontinent , plmpour butiner que pour combattre ) alors donnons valeur eu fement fur eux , car nom les romprons^ ^ dpresn'y aura-t iltrouppequi d un mois nom ofe affronter , 6" nom fera ayfe degaigner /' Alemagne ou le haut des rivières. La

C 3 Noué

22 LaviedeFrançois,

Noue ayant rapporté cette réponce avec beaucoup de louan- ge , comme une chofc parfaitement à fon gouil , montre bien que fi la neceflité l'euft voulu , il euft aydé à d' Andelot à exécuter une reiolution li genereufe. Mais ils trouvèrent un chemin plus court, s'eftant, dit-il luy melme encore, trouvé un quay comme miyaculeuzement, ou il n'y avoit mémoire d homme que jamais aucun eustpajp ; tellement que le lende- dcmain ils y pafîèrent tous avec beaucoup de joye , comme chacun peut penfer , & rabatirent par ce moyen les bravades de Martigues. Car après avoir enflé fa victoire par les let- tres qu'il efcrivoit à la Cour , &s'eftre vanté de tenir d' An- delot & toutes Ces trouppes à fa mercy, on y Içeut à quelques jours de , quelles avoient toutes pafTé , &c que cette brave refolution , & ce combat qui avoit mené tant de bruit, eftoient abfolument inutiles. Ce que j'ay encore à remar- quer eft 5 que d* Andelot ayant defiré que la Noué fift la re- traite & demeuraft le dernier du cofté de l'ennemy, en quoy il montroit qu'elle eftime il faifoit de fa conduite & de fa valeur , il n'en dit quant à luy chofe quelconque dans {es mémoires.

Ces trouppes ayant joint le Prince , & d'autres beaucoup^ plus grandes luy eftant venues de plulieurs autres provin- ces , & particulièrement de Languedoc fous la conduite du Seigneur d'Acier , il en formaun corps d'Armée, qui euft efté redoutable à (hs ennemis s'ils n' enflent eu la puiflance du fouverain entre les mains. Mais on luy en oppofa une plus grande fous le generalat deMonfieur, Duc d'Anjou, frère du Roy-, & ces deux groflès puifl^nces, quis'entre- cherchoient pour fe combatte en tournoyant danslePoi- 6tou, en furent diverfes fois fur le point, & néanmoins en perdirent les occafions , & ne fe pafla rien de fort confidera- ble entr' elles, fi non quelques grandes efcarmouches, que la renommée fit paflier en divers endroits pour des combats

gène-

Seigneur de la Noue. 25

généraux. La Noue, qui nous a décrit leur marche, fut toujours en celle du Prince 5 & comme il fuivoit la guerre, comme un meftier dans lequel il fe vouloir rendre parfait, il y fit diverfes belles obiervations que je laifie à lire en Tes efcrits à ceux qui veulent devenir capitaines. Je remarque- ray feulement deux chofes qui peuvent efbre confiderées par touttes fortes de gens. La première eft que les mare- chaux des logis des deux armées s'eflans rencontrez en mê- me temps dans un gros bourg nommé Pamprou , ils s*y bat- tirent & s*en chaflérent par deux ou trois fois les uns les au- tres , &c enfin s*arrefterent chacun à un quart de lieuë de là, fans fuir, par ce qu'ils efperoientd'eftrefoullenus. Et en effet ils le furent -y mais ceux qui fouftinrent les Catholiques eftans en beaucoup plus grand nombre que n'efloient les trouppes de P Amiral & ded'Andelot qui paroiflbient de l'autre coflé , les deux frères fe trouvèrent en cette occafion oppofés en advis d'une façon tout à fait extraordinaire. Car d' Andelot, qui ne trou voit jamais rien trop chaud, dit qu'il fe faloit retirer au pas, & qu'il ne faloit point regarder , à la honte de la retraite , pourveu qu'on mift fes trouppes en feureté. l'Admirai, qui eftoit homme merveilleufement confideratif , s'opiniaftra à vouloir demeurer , dilant qu'il eftoit neceflàire de cacher fa foiblefle par la bonne conte- nance : & par ce qu'il eftoit l'aifné , & qu'il avoit plus d'au- torité , cet advis l'emporta. Or eft-ce un fait homme de guerre, de dire , comme fait la Noue fur ce fujet , qu'encore que l'advis de l'Admirai reùfllt, celuy de d' A ndelot eftoit plus feur. Mais que chacun d'eux ait contrarié à fa difpofi- tion naturelle, & à fa coutume d'agir, & que d'Andelot eftant comme Marcellus , adtif, dehbcraft fifagement, ôc l'A mirai eftant lent & temporifeur commeFabiusMaximus, opinaftfi hazardeufemcnt, c'eft ce qui peut bien tomber fous la confideration dequi que ce foit qui recherche atten- tivement

2^ La vie de François,

tivement la cognoiflànce des caulcs de chaque chofe. Si ces deux grands hommes pouvoient eftre llilpccbs de jaloufie l'un contre l'autre, l'on diroitqueparcequel'unavoitle premier dit ibn fentiment en cette occurrence, cette mau- -vaiie paillon fit que l'autre en prit leçon trépied. Carc'eft la coutume de ceux qui le laïUent dominer par cette hu- meur 5 &: il y en a de qui pour deviner qu'elle lëra l'opinion, il ne faut que dire la llenne , par ce que l'envie qu'ils ont de rabatre l'autorité de ceux qu'ils ne peuvent fupporter , leur en fera prendre les antipod es. Mais ces deux frères vi voient avec tant d'amitié , & poilèdoient tous deux la vertu en un degré fi éminent, que ce feroit leur faire tort que d'en avoir cette penfée. Aufîy la Noue les garentit-il nettement de ce foupçon, quand il met cette quellion en avant. Si d' Ande- lot eiift elle fufceptible de peur, on diroit que le courage luy manqua en cette occallon , & que la prefence du péril n'esbranla pas la confiance de fon frère. Mais la Noue l'ap- pelle en quelque lieu le chevaUer ians peur, Se fes adions luy avoient de longue-main acquis ce nom & cette réputation dans les armées. De dire , comme fait la Noué , qu'aux - prompts mouvemens on ne garde pas toujours l'ordre ac- couftumé en fes actions , c'eft dire quelque chofe de folide 6c de pertinent à la vérité. Mais outre que cela efl bien gê- nerai , il pourroit eftre fu jet à quelque mauvaife interpréta- tion de cofté ded'Andeiot, par ce que c'eft dans les occa- fions fubites èc impreveuës, &: aufquelles on n'a pas eu le loyfir de fe préparer , que ceux qui ne font pas bien confir- més en l'habitude de la vertu militaire, fentent les mouve- mens de la crainte. On pourroit doncques dire , ce me femble , que l'Amiral Se d'Andclot eftans deux hommes excellemment bien formés par la nature à la prudence & à la valeur -, s'ils euflènt efté de mefme tempérament , non feule- ment ils euilènt elle tous deux égaux en ces deux vertus^

mais

Seigneur DE LA Noue. if

mais encore en chacun d'eux elles eulîent efté égales. Mais le tempérament de Pun eftant naturellement d'eflre ardent & véhément , à caufe de la chaleur qui dominoit , <k la com- plexion de Pautre eftant plus tempérée de flegme-, en d' An- delot la prudence a efté naturellement predominée par la valeur , & en T Amiral la valeur a efté en quelque forte infé- rieure à la prudence. Tellement que quand il a falu com- mencer à mettre ces deux vertus en ufage dans les actions, chacun s*eft volontiere porté aux chofes aufquelles il eftoit enchné par la nature. Et comme c'eft d'ordinaire la com- plexion naturelle qui nous détermine en nos premières actions, & qui nous en fait fouvent repeter de femblables quand les occafions s'en prefentent , aufli la fréquente répé- tition de mefmes opérations a-t'elle cela de propre , qu'elle forme des habitudes en nos âmes qui s'accordent avec ces mouvemens de la nature, & avec les inchnations. Ainft c'eftoitla coutume de d'Andelot, dans les occafions de la guerre, de fuivre les inclinations du courage, & mefme dans les partis hazardeux;, par ce quec'eftoit fon naturel ; comme c'eftoit fon naturel qui l'avoit premièrement porté à pren- dre cette coutume. Au contraire, & la nature & la coutume de l' Amiral luy faifoit d'avantage de ferer à la prudence en femblables occafions. Cependant ny le courage n'avoit point aveuglé la prudence en d'Andelot, ny en l'Amiral la prudence n'avoit point efteint le courage. Et bien que l'une de ces deux vertus efclataft d'avantage en l'un, & l'au- tre en l'autre, eft-ce que la prédominante n'empefchoit pas que l'autre ne produifift de belles opérations. Elles fe mcfloient donc ordinairement en la production de leurs actions , en telle façon qu'en d'Andelot les avions qui pa- roiffbient eftrede hardiefle, eftoient accompagnées de pru- dence, autrement il n'euft pas efté fi bon Capitaine qu'il eftoit. Et en l'Amiral celles qui paroifloxent eftredepru-

D dencc

26 La vie de François,

dence eftoient accompagnées de cette fermeté inébranlable de courage 8c de confiance qui Ta rendu Padmiration de fon temps. Mais leur mellange quclqucsfois le pouvoir fai- re de telle façon , que dans les actions de l' A mu'al le coura-? geeuftplusdefplendeur, &encellesded'Andelot, lapru-^ dcncc plus de louange. Si donqucs cela s'eltoit rencontré en deux difterentes occafions , l'on ne trouveroit point étrange que d' Andelot euft fait céder fon courage à ia pru- dence ^ par ce que les raifons en eufîêntparufiévidentesi qu'il n'euft pii fe lailîêr emporter à fa valeur fans tomber dans la témérité -, n'y que l'Amiral euft fait céder pruden- ce à fa valeur, par ce que la trop grande circonlpefbion l'euft fait foupçonner de quelque foibleflè. Ce donc qu'il y a icy de difficile à décider 5 c'eft qu'vne mefme occafion , &qui fembloit fe prefenter de melme façon à leurs yeux , ait pro- duit entr'-eux deux en mefme temps un effet contraire à leur naturelle confl:itution5&: à leur conduite ordinaire. On peut donc icy adjoûter, que toute telle occafion que celle qui fe prefentoit alors , a deux vifages. Car encore que de quel- que cofté qu'on la regardaft il y peufl avoir du péril , par ce qu'en demeurant on fe mettoit au hazard d'un combat in- egaljôc en fe retirant on couroit rifque d'eftre fuivi,& d'efbre mis en defordre > fi eft-ce qu'à demeurer il y avoiîplusde danger; mais il y avoir aufïy plus d'honneur-, à fe retirer, il y avoir moins d'honneur 3 mais il y avoir aufly plus de feu- reté. Cependant comme d'une cofté, le péril du premier parti fe pouvoit éviter par la bonne mine , comme il parut par l'événement i de l'autre le défaut de l'honneur fere- compcnfoit par le profit qui confiftoit en la confervation des trouppes. Il arriva donc alors que d'Andelot ayant d'abord envifagé cette occafion par l'endroit de l'utilité qui ferapportoit à la prudence, cette idée s'empara tellement de fon eiprit 3 que l'autre n'y pût entrer > 6c qu'au contraire

l'Ami-

$«ig:^eur.;de [LA Noue. 17

l'Amiral ayant dlé pfemierement efmeu de l'idée de l'hon- neur qui le rapportoit au courage, il ne conlidera pas l'au- tre viiàge de l'oCcafion avec tant d'attention, tt par ce que cela le paifa en fort peu de temps, & qu'il falut prendre fa reiblutionfurlechamp, n'y ce grand courage de d'Ande- lot n'eut pas le loylir des'elever comme il avoit accoutumé, & de ternir un peu l'éclat des raifons de circonfpedion &: de prudence,qui avoientfaili Ion intelleâ::n'y cette lumière de prudence dont l'intelled: de l'Amiral eftoit ordinaire- ment rempli , n'eut pas le loyfir d'empefcher l'élévation de fon courage. Oreft-il bien yray qu'il arrive rarement que les idées des chofes s'attachent de cette façon à l'efpriti c'eft pourquoy n'y les hommes fouverainement prudens ne prennent pas Ibuvent des relblutions hazardeules, n'y les .hommes Ibuverainement courageux ne confiderent pas fouvent le péril en leurs délibérations. Et par ce qu'il eft encore beaucoup plus extraordinaire & plus rare qu'une feule & mefme occafion produilé par Tes difïerens vifages deux effets de cette nature fi contraires en mefme temps: La Noué a eu raifon de trouuer quelque chofe de mer- veilleux en cet accident, & de le remarquer comme une choCe quafi finguliere. La féconde chofe à confiderer dans la defcription qu'il nous donne de la marche de ces armées, c'efl: qu'encore que peu fouvent deux fi grofles puifîànces ayent mefme defîein, fi eft-ce qu'elles cherchoient égale- ment le combat , & ne refpiroient finon de décider leur dif- férent en une journée. Il fe prefenta diverfes fois de belles occafions à l'une & à l'autre de le faire, ou en tout, ou en partie , avec avantage. Et elles avoient touttes deux de tres-fufîifans & très - expérimentés capitaines capables de s'en prévaloir. Et néanmoins quant aux unes , ils ne les ap- perceurent pas , comme à Pamprou & àjafneùil -, &: pour le regard des autres , il les apperçeurent bien , & fe mirent en

D 2 devoir

28 La VIE dï; Fra^^oij,

devoir de les faire reûlîîr comme à Loudun, l'Amiral eflaya de défaire l'armée de Monfieur , & à Montreuil le jeune conte de Brillac entreprit d'enlever l'Amiral mefme. Mais ils en furent toujours empefchés par des accidens qui ne fe peuvoient ny deviner ny éviter par aucune pré- voyance humaine. Jules Cefar dit en quelque lieu que la fortune a beaucoup de pouvoir en toutes choies 5 mais parti- cuherement dans les affaires de la guerre , fouvent des rencontres fort légères prodmfent de grands changemens. Les Chreftiens rapportent comme ils le doivent ces ren- contres à la Providence qui prefide encore plus particuhe- rement fur les batailles, à cauie de leur incomparable impor- tance, qu'elle ne fait fur aucuns autres éuenemens. Mais la Noue qui appelle la difpofition de ces deux armées , &: leur ardent defir d'en venir aux mains,une folie,me donne Ibcca- fion d'y faire cette confideration.C'eft queDieu qui eft fage & bon, avoit pitié des uns & des autres , & leur vouloir don- ner le temps de penfer ferieufement àeux-mefmes, & d'en venir à quelque bonne compofition , pour efpargner le fàng François. Et s'ils eufTent efté capables de prendre quelques meilleurs fentimens, & qu'ils euifent tourné ce violent defir de combattre, fur les ennemis de l'Eftat, ou fur ceux du nom Chreflien,il femble que rien n'euft pu refifter à l'union de leurs courages. Mais ny le froid horrible qui les mal- traita fi fort aux environs de Loudun , que plus de trois mil- le hommes en moururent de chaque cofté, ne peut refroidir cette ardeur, ou amortir la haine qu'ils s'entreportoientj ny la rivière de Loire qui les fepara quelque temps pour la neceffité des logemens, ne les pat empefcher de fe harceler, & de chercher à s' entre-detruire : ny le temps qui s'écoula, & les diverfes routes qu'ils prirent, ne les empefcha pas de fe rencontrer enfin à Bafîac , le Prince perdit la vie , & la Noué la hberté : & voici , pour reprendre le fil de mon def^

fein.

Seigneur DE LA Noue. 2p

feiiijcomment la chofe arriva. L'armée de Monfieur s'eftant grolîie de nouvelles trouppes , & particulièrement de 2000. Reîtres, avoir repafTé le fleuve de Loyre, Payant pris la route d' Angoulclrne, vouloit affronter Tennemy. Celle du Prince & de les confederez , s'eftant pluftoft diminuée , ne rechcrchoitplus le combat avec cette allegrefle précédente, •& neantmoins ne le vouloit pas fuïr avec des-honneur. S'e- ftans donc trouvées fort proches fur les bords de la Charen- te, Pune d'un cofté & l'autre de l'autrej' Amiral,aprés avoir luy mefme recogncu l'endroit Monfieur vouloit palier pour aller à luy, délibéra de luy empelcher le paiîage , au moins pour cette journée là, & pour le lendemain. Feu de gens ruffifoient pour prendre garde à ce que les ennemis entreprendroient , & pour entretenir le combat en cas de neceflîté, jufques à ce que félon l'advis qu'on leur en don- neroit on peuft les fecourir de toutes les forces qui eftoient aux environs. C'eft pourquoy il ordonna que deux regi- mens d'infanterie logcafTent à un quart de lieue du pont, qui avoit efté rompu , pour faire garde prés de , tiers par tiers, & que quelque peu derrière, ildemeuraft 800. che- vaux pour les fouflenir. Cela fait il fe retira à Batîàc avec le refte de l'avant-garde, & le Prince logea àjarnac qui ell une lieuë plus avant. Si cela eufl: elle executé,il ne fût point arrivé de defordre. Mais la cavallerie & la plus part de l'infanterie, ne pouvant fupporter l'incommodité du logement, fe reti- ra ailleurs , & ce qui demeura fit fi mauvaife garde, & s'aqui- ta fi peu de fon devoir , que les ennemis ayans fait un pont debatteaux, & raccommodé l'autre qui avoit elle rompu, parlèrent au foir avec peu de bruit , & avant minuit toute l'armée fut de l'autre codé de la riviere.L' Amiral n'en a^^int elle ad verti qu'au point du jour, fit toutte la diligence qui fe pouvoit , en faifant alte à Baflac pour y faire venir fes trouppes, leur bagage, & le canon, afin de marcher tous

D 3 enfem-

^o LaviedeFrançois,

enfemble. Car il y avoit liuift ou 9. cornettes de Cavalleric avancées de ce collé , avec quelques enfeignes de gens de pied, dont les chefs elloient Mongomery 5 d'Acier, &: Pu- viaut, qu'il ne vouloit pas laiffer à lamercydel'.ennemy. Mais le Ibin qu'il eut de les conierver y fit tout perdre > par ce que s'eilantpafTé vn ailés long-temps à les attendre , ce- luy de le retirer efchappa , & la fleur de la Cavallerie s'avan- çant fous la conduite du Duc de Guyfe, de Martigues, & du Conte de Briflàc , capitaines déterminés , ce fût à ceux qui faifoient la retraite à fouftenir leur furie. D' Andelot , la Noue & la Loué eftoyent , qui les reçeurent d'abord avec une grande refolution, & après plufieurs belles charges , la Noue & la Loue defgagerent Puviaut & fon régiment que les ennemis avoient enveloppé. Et comme Martigues pouf- foit avec un effort extraordinaire , -& que ces deux avec qua- tre ou f. cornettes de Cavallerie le vouloient fouftenir & rembarer au paftàge d*un riuflèau, jufques à ce que l'Amiral ayant eu loylir de paftèr , il ramafTaft les trouppes difperfées, & les tiraft de ce demeflé,ils y furent enveloppés eux mêmes par un gros de nouvelles trouppes , & demeurèrent prifon- niers. L'Amiral retourna, & fit fa charge vigoureufe. Le Prince y arriva, qui fit la fienne encore plus rude , & s'il ne fûtpoint venu de nouvelles forces à l'ennemy, ils eufîènt félon l'apparence remporté l'honneur du combat. Mais tout le gros de l'armée de Monfieur y furvenant , ceux du Prince tournèrent le dos, & après avoir perdu environ cent gentils- hommes , & laiffé le Prince prifonnier , comme on l'aflèioit auprès d'un arbre, parce qu'il avoiteû une jambe rompue d'un coup de pied de cheval,un gentil-hommeGafcon nom- mé Montefquiou , luy donna un coup de piftolet dans la tefte , & le tua. Cette bataille fe donna le 1 3 .jour de Mars I j6cf; & quelles fuittes elle eut , & comment par la pruden- ce & par la conftance de l'Amiral, les affaires des ceux de

la

SEIGNEURDELANouë. 3I

la Religion , qui fembloient abfolument ruynées , fe rele- vèrent 5 on le peut apprendre de ceux qui en ont efcrit. Pour ce qui eft de la Noue , il ne fût pas long-temps entre les mains des viârorieux. Car l' eftime en laquelle il eftoit entre ceux de la profelHon , & particulièrement en l'efprit de l'A- miral , &: le bcibin qu'on avoir de Ton confeil & de la mainj pour remettre les armes des confederez en quelque réputa- tion, firent qu'on chercha le plùtoft qu'on peut, lemoyen de l'en retirer. Sefîac , lieutenant de la compagnie d'hom- mes d'armes du Duc de Guile , & homme de confidcration, avoit elle pris priibnnicr par ceux delà rehgion , ôceiloit entre les mains de l'Amiral-, ^Courboulbn , quijufques 5 avoir luivy le party du Prince de Condé , & qui avoir elle aulîl pris priibnnicr à Baifac , faifoit ce qu'il pouvoit pour élire elchangé avec luy -, & croyoit élire d'allés gran- de confidcration pour élire préféré à la Noué. Mais quel- que inftance qu'il en fifl faire, l'Amiral ne le voulut pas , &c relafcha la rançon à Selîac , à la charge que de l'autre co- dé on mettroit la Noué en liberté , en quoy il montra qu'il les cognoifToit bien tous deux , &qu'iUçavoit com- bien l'un valoitmieuxque l'autre : car Courboufon eut un tel mécontentement de cette a£lion , qu'il en abandon- na le party des confédérés , & la religion Reformée. La Noue eflant délivré ne manqua pas de retourner à fes gens , & comme les Princes de Bearn & de Condé , l'un nepveu , & l'autre fils de celuy qu'ils venoient de per- dre, eurent par l'advis delà Rey ne de Navarre, pris lare- folution de venir au Camp , pour autorifer de leur nom la puiflance que les confédérés avoientdonnéeà l'Amiral , de gouverner leurs affaires , & de conduire leurs armées, il ne fc pafla pas deux mois , qu'il ne juflifiafl: la confiance qu'on avoit en fa vertu. Le Duc des deux-ponts venoit en France avec une armée , en faveur des reformés. Une fi

longue

52 La vie de François,

longue marche , tant de rivières à traverfer , tant de villes à coftoyer , & tant d'ennemis furies paiTages , faifoientpa- roiftrefajondtionavecles Princes comme abfolument im- poflîble. Neantmoins elle efloit 11 neceilaire que leur ruyne paroifîbit autrement inévitable : c'eft pourquoy il faloit faire tous efforts imaginables pour s'en approcher. Mais pour prendre cette route, il faloit laifler le Poitou, &les provinces voy fines à dos , & les expofer à la merci des enne- mis pendant l'abfence de l'armée. Pour éviter cet inconvé- nient , qui eftoit d'une grande confequence , tant à caufe de la Rochelle , que de plufieurs autres villes du parti , on fe refolut de donner à la Noue la qualité de Gouverneur du Poitou, de l' A unis , & de la Guyenne , mais avec peu de for- ces neantmoins , efperant qu'il fupléroit à ce défaut par fa valeur & par fa prudence. De fai£t Monluc accompagné de quelques autres,ayant entrepris d'affiéger la Roche-cha- lais , il creut que la Noue , qui n' eftoit pas loin de , avec douze cnfeignes de gens de pied, &: 4. ou foo. chevaux , ne manqueroit jamais de tâcher à y mener du fecours , eftanty ài\X.-A-) foldat èr 'VMlUnt-homme^comme ile/i fage^ s' il y a capitai- ne en France. Mais Çzs forces ne fufîfans pas pour hazarder un combat, & la Roche s'eftant rendue avant qu'on en peuft avoir d'autres , il falut prendre un autre parti. Et par ce que les affeires ne prefîbient pas beaucoup de ce cofté , l'Ami- ral prit la refolution de le prier d'aller après luy en Limou- fin, afin que s'ils feprefentoit quelque occafion de confe- quence , il y peuft eftre prefent. De faidt il y eut une mémo- rable rencontre à la Roche-labeille , il eut fa part , & l'A- miral ne l'euft pas laifTé aller ï\ toft , fi les entreprifes des en- nemis en Poitou , n'euflènt necefîàirement requis pre- fence. Le Conte du Lude eftoit gouverneur de cette pro- vince là , pour le Roy , & fe prévalant du temps , auquel il necroyoit pas que ceux de la religion peufîèntrien opofer

Seigneur de la Noue. 35

à Tes defleins , il mit 6. à 7000. hommes fur pied 5 Se entre- prit d'allieger Niort , eiperant de commencer &: de le faci- liter par 5 la conquefte de la province. La Brollc com- mandoit dedans, & les habitans ne manquoient pas de cou- rage -j mais il n'y avoit pas moyen de tenir fans fecours , & quelque fecours qu'onypeuft jetter, toujours euft il falu ployer fi quelqu'un ne faifoit lever le fiege. Puviaut, que les Princes avoient laiiîe en Saintonge avec quelques for- cesjy mena le fecours,y entra malgré le Conte du Lude avec <)00. hommes, foûtinfl: le fiege vaillamment quelque temps, & eftoit preft de recevoir un allàut , quand après avoir re- cogncu la brèche , & harangué fes foldats, un coup de ca- non tiré de dehors , le porta par terré comme mort. Neant- moins , fbn corps ayant efté couvert , pour ne décourager pas les gens de guerre & les habitans , & l'impreilion que iés vives exhortations avoient faite fur leurs eiprits , y eftant encore toutte récente , ils firent fi bon devoir que le Conte du Lude n'y gaigna rien. Pourlcrcfte, la Noue, folicité par les prières des afiîegés , & de la Province , partit de Li-»- moufin en diligence du conlèntement-de l'Amiral -, mais ne pouvant amener aucunes trouppesavecluy , par ce qu'on ne vouloit point afFoiblir l'armée , qui tous les jours s'atten- doit à avoir Monfieur furies bras , il fût contraint de ramaf^ fer toutce qu'il peut dans le pays. Ce qu'il pût faire, cefût de mettre enfemble g 00. chevaux, & deux enfeignes de gens de pied , commandés par la Garde & Boifuille , aufquelles il joignit le régiment de Saint Maigrin, qui eftoit de 5). en- feignes 5 conduittes par le fergent Major , parceque Sain£t Maigrin eftoit mort à la R ochelle il y avoit peu. Son pre- mier deftein fut de jetter des gens & des provifions dans Niort , que l'ennemi & la neceftîté preflbient. Mais ayant trouvé cela impoftible à l'exécution, tant le Conte du Lu- de eftoit 8>c fort & vigilant en fon fiege 3 il voulut tenter

E quel-

^^ LaviedeFrançqis,

quelque autre choie. S'eftant donc acheminé jufques à de- mie heuë prés de Fontenay l'abbatu , petite ville apparte- nante à la mailbn de Rohan , il eut advis que quelques cor- nettes des ennemis, commandées par Richelieu, Landreau, Dantes, & quelques autres , y avoient leur quartier , & que par ce que la ville efloit mal murée, & mal folfoyée , elles s'y cftoient barricadées pour y eftre en plus grande feureté. Sur cet advis il fait tourner tefte à Tes trouppes de ce cofté , & marche en diligence. Aufll tofl qu'il eut recogneul'eftat auquel eftoient les ennemis, pour les étomier davantage -, il leur fait faire deux attaques en mefme temps , commandant à la garde de gaigner les barricades avec les arquebufiers , & à Bofuille de donner l'alarme bien chaude du cofté de Niort. La garde donna avec beaucoup de vigueur, & après quelque combat que rendirent les trouppes de Landereau, commandées parles Granges Maronnieres , il fe rendit mai- ftre des barrières. Boifuille de fon cofté , fit le plus de bruit & de peur qu'il peut, & enfin fe fit ouverture par une mé- chante porte, &: entrant de furie tua fo. ou 60. foldats des trouppes de Dantes , avant qu'ils euflènteù leloyfir de fes mettre en eftat. Les ennemis fe voyans ferrez de H prés > s'étonnèrent & fe mirent fur la retraitte. Mais bien que le temps qu'il falut à la garde pour pafîèr les barricades qui eftoient fortes & bien Hées , les favorifaft , ilsnelafçcurent faire en fi grande diligence , que ces deux compagnies en- trées & fou tenues de quelques cuirafles , ne leur taillaflènt plus de 200. hommes en pièces , & ne prifîènt prefque tout leur bagage. La defïàite euft efté plus grande,fi la Noue euft permis que pendant que l'infanterie furetoit dans les mai- fons, la cavallerie euft donné fur le chemin de Niort. Car c'eftoit par que ces trouppes fe retiroient en quelque def^ ordre , pour fe joindre au fecours que leur envoya le Conte du Lude après avoir reçeu la nouvelle de ce combat. Mais la

Noue

Seigneur de la Noue. ^f

Noue eftantbien adverty defon collé que ce fecours eftoïc compoié de 4. cornettes qui avoient en queue bon nombre d'infanterie , il craignit que pendant que les gens le fullent amulèz à combatte ceux qui fe retiroient , les autres qui cftoient tous frais , ne furvinflent , & ne redonnallent cœur aux vaincus. Ce qui arrivant , par ce qu^il n'y avoit pas moyen d'y mener Ion infanterie fi prompte ment, il euft elle mal-ayfé de s'en retirer bagues fauves. Ayant enlevé ce quartier , il prévit bien que le Conte du Ludes'imagineroit qu'il fejourneroit quelque temps à Fontenay , & qu'il y envoyeroit des gens pour tâcher à fe vanger de cette efcor- ne. Sçachant donc l'extrême difproportion qui edoit entre leurs forces,il fe retira en diligence à Mofay , oii il ne fût pas plûtoll arrivé , qu'il apprit que fa conjeârure avoit elle bien fondée. La nouvelle de cette défaite donna quelque coura- ge aux alfiegés , qui fe promettoient de la valeur &c de la vi- gilence de la Noue , qu'il entreprendroit quelque chofc de plus grande confequence. Mais luy n'ayant pas des forces pour ce la 5 & eux ayans des-ja foûtenu trois aflauts , qui leur avoient emporté beaucoup d'hommes , Se une partie de leur efperance de pouvoir refifter à l' advenir , il en fût arrivé quelque fâcheufe refolution finon que Monfieur congédia fon armée. Le Conte du Lude prévoyant donc que celle des Princes s'en viendroit fondre fur luy , &c ayant appris que des-ja Telligny marchoit avec 3000. hommes , il fe retira à Poiâriers. C'eft encore un trait de la modeftie de la Noue, ou de fa magnanimité , que bien qu'il euft rendu ce fervicc à ceux de Niort , &: que le courage qu'il leur donna par cet exploit , les fou tint jufques au temps de leur deliurance, néantmoins il n'en parle du tout point en fes mémoires , & donne àTelligny toute la gloire d'avoir fait lever ce fiege , par la diligence dont il ufa à y amener des forces. Niort eftant hors de danger , la Noue retourna trouver les Princes

E 2 &

^6 La vie de François,

& l'Amiral , & vint avec eux à ce mémorable fiege de Poi- tiers -, ceux de la Religion firent ii mal leurs attaires. Il pai-oift bien par le récit qu'il nous fait en Tes mémoires , des railbns qui furent alléguées en la délibération de ce deflein, que non plus que l'Amiral , il n'eftoitpas d'advis qu'on l'en- treprifl: , & qu'il en prevoyoit bien les fuittes. Mais c'eft le marheur de ceux qui font en la pofture oii eftoit l'Amiral alors 5 d'avoir Ibuvent à dépendre , non de leurs propres fen- timens , & de l'advis de ceux qui font les plus fages , mais de quantité de gens qui s'en font accroire par ce qu'ils font neceflàires , & qui fe laiflent plûtoll emporter à leurs inte- refts qu'à laraifon. Un Prince Ibuverain commande abfolu- menti encore a-t'il quelque fois de la peine à eftre bien obeï: & s'il fuit des conlëils qui ayent un mauvais fuccés , il en a bien le dommage à la vérité, mais il n'en redoute pas le blâ- me. Au lieu qu'un chef de parti, efl obligé de prierjs'il ne le lailîe aller au torrent des opinions , ileil en danger d'eftre abandonné -, & tout le monde voulant partager avec luy la gloire des bons evenemens , il a ce mal' heur de porter pref^ que feul le blâme des mauvais , encore qu'il n'en foit pas la caufe. Ce ne fût pas feulement en la relblution de faire ce fiege , la PopeUniere remarque quelques belles aârions de la Noue , que l'Amiral fe veid contraint de fuivre d'au- tres mouvemens que les fiens -, ce fût auflî en la bataille de Moncontour , dont la perte fût encore de plus d'impor- tance. Il eftoit, comme j'aydes-ja dit 5 de fa nature tem- porifeur, &:fon deflein n'eftoit pas de bazarder (ans necel^ lité un combat gênerai, en l'eftat auquel eftoient fes troup- pes. Et il fut encore confirmé dans ce fentiment par un ad- vis qui luy fut donné, comme la Noue, qui en efi: fidelle témoin , le nous rapporte. Deux gentils - hommes , dit - il, du cojlc des Catholiques , ejlans efcartés , vinrent parler a au- cuns de la religion , y ayant quelques fojfez entre-deux , à- leur

îin^

SeigneurdelaNouc. f^7

tinrent ce langage. CMefJïeurs^ nou^s portons marques d'enne?nis\ mais nom ne vom hàiffons nullement , n'y vofirefarty. K^dvcr- tijjés Monfteur V Armral qu'il fe donne bien garde de combatrc : car noftre armée efi merveilleufement puijfante , par les renforts qui y font furvenu-s y éf efi avec cela bien delibcrce. CMais quil temporife un mois feulement. Car tout te la noblcjfe a, juré (^ dit à Monfeigneur , quelle ne demeurera davantage , à" quelles em- ployé dans ce temps-la, (^ qu ils feront leur devoir, ^jiil fe fouvienne qutl efi périlleux de heurter contre la fureur Fran- coife i laquelle pourtant s'écoulera foudain: à" s'ils n'ont prom- pte vi6ioire^ils feront contraints de venir a la paix ^ pour plufeurs raifbns , ^ la vou6 donneront advantageufe. Dites Iny que nous fc avons cecy de bon lieu , (^ dcf rions grandement l'en advertir. Cela ayant elle rapporté à l'A mirai, il le gouilafort, &:la raifon en eftoit très-évidente. Ses trouppes eitoient dimi- nuées & haraflées -, celles de Tennemy groUies de beaucoup, & encore touttesfraifches. Sa perte, Il elle arrivoit, iém- bloit eftre fans reflburce > la leur ne le pouvoit eftre , ayant l'autorité & les finances du Koy à commandement. Ils eftoient fur la defFenfive, & pourveu qu'ils fe coniervafîent, c'eftoit aflés pour leur defîein : les autres les attaquoient & cherchoient de les ruyner par une bataille. Ils en avoient des-ja perdu deux : les autres en avoient emporté l'hon- neur, & avoient d'autant plus grande efperance du fuccés de celle-cy , qu'ils croy oient eftre en polFellion de la viftoi- re. Enfin ils avoient à dos le Poitou, la Saintonge, & la Rochelles nommément,& pouvoient deffendre leurs villes, & eftre défendus d'elles s'ils fe contentoient de cela pour ce peu de temps au lieu que leurs ennemis fe fiiflènt indubi- tablement confumés s'ils enflent voulu entreprendre quel- que chofe d'importance. La Noué & quelques peu d'autres eiloient d'un mefme advis avec l'Amiral -, mais la pluipart eitimcrent que l'advertiflèment que ces gentils-hommes

E 3 avoient

38 LaviedeFrançois,

avoient donné , eftoit un artifice pour eftonner : 6c dirent qu'encore qu'il euft quelque apparence d'eftre bon, ilve- noit de pedbnnes furpedes , & qui avoient accoutumé de tromper, & fur ces confiderations , & quelques autres de pareil poids, l'impatience de porter les fatigues de la guerre, fit qu'enfin il fut reiblu de donner bataille. Je ne me met- traypas à la décrire, cela n'eftantpas demondeflèin. Je diray feulement que la Noué ayant prévenu Monfieur , qui fe vouloit faifir du logement de Montcontour , &c tout le gros des Princes cy eftant venu peu après , ces deux armées ne peurenteftrefi proches l'une de l'autre, qu'il ne fe fifl quelques efcarmouches , & qu'il ne fe donnaft quelques combats i mais elles ne combatirent de toutes leurs forces que le lendemain. La Noue combatif avec l'Amiral dans l'avant-garde , & après divers autres beaux exploits , l'Ami- ral ayant fait avancer trois regimensFrançois avec comman- dement de ne tirer qu'aux chevaux , il entreprit de rompre fîx cornettes de Reîtrcs qui faifoient un grand efchec fur les trouppes que menoitle Seigneur d' Acier.Là,luy,laNouë,& Telligny qui raccompagnoient,firent un fi grand effort. Se fe méfièrent fi avant dans le combat, qu'il pénétrèrent jufques à l'Artillerie ennemie. Mais l'Amiral ayant reçeu un grand coup d'arme à feu entre le nez & la joué, & quelque blefi^èu- re au bras , fût contraint malgré qu'il en eufl: , de fe retirer tout doucement , & le plus fecretement qu'il peut de la méfiée, la Noue demeura. Les charges y furent vigou- reufes de part & d'autre , & la victoire balança. Mais enfin ceux de la Religion plièrent, & la Noué & plufieurs autres y demeurèrent prifonniers. Pour ceux qui moururent dans la chaleur du combat, bien que les Catholiques y ufafïènt de quelque rigueur extraordinaire , on peut imputer leur mal- heur à la fureur de la guerre. Mais on ne fçauroit excufer l'inhumanité qu'ils commirent à tuer divers prifonniers.

Ils

Seigneur de la Noue. ^9

Ils difoient à la vérité que c'eftoit pour vanger les cruautez qu'ils pretendoien ravoir efté commifcs à la Roche-labeille bailleurs, & principalement la mort de Sainde Colombe, & d'autres qui avoient eilé tuez en Bearn. Mais outre que ces prétextes n'eftoient pas fondez , c'eft contre les droits de la guerre d'ofter la vie à ceux à qui on l'a donnée , quand ils ne l'ont point mérité par manquement de paroUe ou par mauvaifes actions. Quoy qu'il en foit, il y en eût beaucoup qui en paflerent par là, & la Noue euft indubitablement efté de ce nombre , fans Monfieur , qui ayant fon mérite en fort grande eftime, le tira d'entre les efpées. Il en a laifîe un mo- nument en {es mémoires , difant qu'il luy avoir femblé qu'il ne devoit pas celer que l'humanité de Monjei^neur fut un injlru- ment de la benedi^ion de Dieu pour la conjervatton de fa vie. Et comme c'eftoit un bien-fait ineftimable, auily Monfieur, quand il fût devenu Roy , ne manqua-t'il pas de le luy ra- mentevoir aux occafions. Car j'ay veu trois ou quatre let- tres toutes efcrites de fa main , il en parle afles ouverte- ment 5 &: l'une particulièrement en ces termes : le m'affcure tant que voui reconnoijfe/^ou v ou s reconnoiTire le bien que vous Avês reçeu de moy , que vous ne £* oub lier e7 jamais , (^ que pour le bien de monfervice vous vous deve'X efforcer a faire ce que vous pouvez, pour cela. Par ce que cette lettre & les autres de mê- me, font fans d^tte , excepté dujour & du mois , &: qu'elles parlent affés généralement, il eft mal-ayfé de les rapporter aux fujets particuliers pour lefquels elles ont edé efcrites. Neantmoins, pour dire cela en pafîant, & avant le temps, çà efté lans doute à l'occafion de quelque prife d'armes , par ce qu'il defire de luy qu'il employé fon crédit à entretenir la paix, & protefte que fon intention eft quant à luy de faire obferver fes edits.

La vie {i\t bien fauvée à la Noue ^ mais il ne pût pas fi toft obtenir fa liberté. C'eft pourquoy il ne fuivit pas l'Amiral

en

4^ LaviedeFrançois,

en fa retraitte , n'eut point de part dans les refolutions que laconftancc invincible de l'Amiral, & fon incomparable expérience, firent prendre à Partenay, & n'accompagna pas les Princes dans ce grand voyage qu'ils firent avec leurs trouppes , qu'ils renforcèrent de telle forte en Bearn , & ea Languedocjqu'ils en refirent une belle armée qui donna une autre bataille prés d' Arnay-le Duc.Toute prifon fâcheu- fe 'y mais celle-là l'efloit d'autant plus à la Nouë,qu'elle l'em- pefchoit de fe trouver aux occafions d'honneur, & d'eflre utile à fon party. Et toutesfois il n'en fortit pas fi toft qu'il eull: peu, pour une occafion qui mérite d' élire rapportée. Strofîy avoit elle pris au combat de la Roche-labeiUe , & avoitefté mené à la Rochelle, il demeura malade , & il l'eftoit encore après la bataille de Moncontour. Les Ro- chelois elcrivirent donc à la Cour que le traitement que l'on feroit à la Noué , feroit aufiy fait à Strofiy : ce qui don- na Toccafion de propofer un efchange. Mais le Cardinal de Lorraines'yoppofa, difant qu'il y avoit en France plufieur s Strojfy, mais ^ utlny avoit qu'un la Noué. Neantmoins les amis de Strofiy foliciterent cette affaire fi vivement, &:y interef-, fèrent la Reyne Mère fi avant, que l'efchange ftitarrefté, 6c ordonné qu'on les relâcheroit l'un pour l'autre. Les Ro- chelois 5 qui avoient beaucoup d'impatience de r'avoir la Noué , voulurent renvoyer Strofiy tout malade qu'il efi:oir. Mais la Noue ayant appris qu'il efi:oit en tel efi:at qu'on ne le pouvoit tranfporter fans quelque danger de fa perfonne> dit qu'il ne bougeroit point, &: ayma mieux demeurer en prifon 5 quehazarder la vie d'un brave Cavalier , avec qui il fairoitprofefiion d'amitié. Il en fortit enfin pourtant quelque temps après , & reprenant fa qualité de Gouverneur de Poi- tou,du pays d'Aunis,&deGuyenne,pourlesPrinces,il tâcha de la fignaler par quelques belles actions. Comme laRochel- le eflioit la principale place des Reformés en ces quatiers là,

aufiy

Seigneur de la Noue. 4,1

aufly efl:oit-ce celle fur laquelle les Catholiques avoîent leur principalie vifée. C'efl pourquoy , en attendant qu'on la peuft afîieger, avec une grande armée, les premiers foins des ennemis avoient efté de la bloquer. Ils fe faifirent donc premieremeîit de Marans.En fuitte ils s'aiîiijettirent les illes de Marennes , Broùage , & quelques autres. Enfin , pour la ferrer d'avantage , le Baron delà Garde , General des Galè- res, en amena dans l'emboucheure delà Charente, au pafîà- gedeLoupin, il prit un grand vaiffeauRochelois, avec pour plus de cent mille efcus de marchand ife. La Noue, qui voyoit à quoy tout cela tendoit , avoit tramé quelques intelHgences dans Broùage, & pour eflayer à les faire reùlTir, il avoit tiré foo. arquebufiers , & quelque cavalerie de la Rochelle, &z s'eftoit acheminé de ce collé là. Comme il pai- foità Tonnay-Charente, qui n'eft qu'à deux lieues de Lou- pin, le Baron de la Garde , qui avoit formé le deflein de s'en emparer , y arriva avec fes galères, & l'ordre de fa defcente cftoit tel. La galère de Beaulieu devoir commencer -, celle de la Biche fuivre -, la Reale venir après ; & puis les deux du Marefchal de RetZj fans conter une qui eftoit au Conte de Fiefque, & une galiote qui l'accompagnoit. La Noue voyant arriver la premiere,& en fuitte découvrant les autres derrière , ne douta point de ce que c'eftoit , &c pour n'eftre pas recogneu , car le Baron de la Garde ne fçavoit rien de fa marche , il fit retirer tous fes foldats hors de la veuë de l'en- nemy, fous la halle du Bourg , en attendant l'occafion. Son intention eftoit de les laifîer tous defcendre, &z puis les char- ger à l'impourvea, & il avoit défendu qu'aucun commen- çafl: le combat fans fon exprés commandement. Mais l'ar- deur de fes gens les emporta. A peine cette première galè- re eut-elle commencé à faire fa defcente , que quelques uns coururent efcarmoucher, & cette efcopeterie ayant efchauf- les autres arquebufiers 3 ils y allèrent demefmej jufques

F

4,2 LaviedeFrançoisj

que d* entre la Cavallerie plufieurs mirent pied à terre pouravoir leur part des coups.Ceux qui eftoicnt dans la galè- re fe défendirent. A ce tintamarre les autres galères s'appro- chèrent pour iëcourir celle qui eftoit en danger > & de tous coflez on failbit beau feu. La Noue n'ayant pu empsfcher le combat de s'engager de cette façon, fit tout ce qui le pou- voit pour en avoir l'avantage Recommanda à une partie de Tes gens de pafîer les marais & les canaux , pour joindre les ennemis de plus prés. Les uns attaquoient à force d'arque- bufades -, les autres répondoient de mefme , & outre cela dé- chargeoient leurs courciers & leurs canons. Enfin la pre- mière galère fe rendit, les autres fc retirèrent, & la Noue eut le mécontentement de ne s'en pouvoir rendre le maiftre , à caufe de la précipitation , & du peu d'obeifiance de lés fol- dats. Et bien que fon voyage eufl fervy à fauver Tonnay- charente de l'entreprife du Baron de la Garde , celuyfuft un autre déplaifir que cela l'euft empefché d'exécuter celle qu'ilavoitfaitefurbroùage, qui tint fur fes gardes puis après. Cependant Puy-gaillard , la Rivière Puy-taillé, & autres chefs Catholiques, perfiftoient dans le deiiein de leur blocus , & avoyent drefié nombre de forts autour de la ville de la Rochelle qui l'incommodoient beaucoup. Mais le Baron de la Garde , quelque efcorne qu'il euft reçeuë à Tonnay-charente , n'avoit pas laiflé de fe remettre avec Ces galères en mer , & faifoit luy feul plus de mal que tout le re- lie. Pour delivrer.la Rochelle du blocus de terre, la Noue prefta l'oreille à l'entreprife que l'ingénieur Scipion avoir formée fur Novillé, château fort, qui tenoitenfujetionla principale advenue de Marans. Et elle fut fi bien fuivie , & exécutée avec tant de vigilance & de vigueur, que Scipion s'eftant jette dans le Bourg , nonobllant la refiftance que les ennemis y firent , & les ayant contraints de fe retirer au châ- teau 3 après avoir veu fur la place i f. de leurs compagnons

morts>

Seigneur de la Noue. 43

mortSjquand laNoiië vint à paroiftre avec les trouppes pour favorifer Scipion,!! eftonna tellement par fa ièiile contenan- ce ceux qui eftoient dans la forterefle, qu'ils capitulèrent incontinent à vie &: bagues fauves , & fe retirèrent à Marans. On ne prenoit Novillé que pour avoir Marans,où comnian- doit la Rivière Puy-taillé. Mais celuy-cy eflantmortauflî toft qu'il y eut conduit fcs trouppes, un nommé le Capi- taine Chapperon y fût mandé de Saintonge avec fon régi- ment. Pour y venir il faloit qu'il palîàft àdeux lieues de la Rochelle, il fut chargé par la Roche-Eynard, de forte qu'ayant perdu une bonne partie de ics gens , avec tout leur bagage , il fe rendit à Marans en mauvais eftat. La Noue fçachant cela, & que d'ailleurs le Capitaine Joùan, qui com- mandoit dans un fort nommé la baftille afles prés de , n'a- voit qu'une compagnie d'Italiens, il fe refolut de les atta- quer tous deux à la fois, afin qu'ils ne fe peuflènt fecourir l'un l'autre. Puviaut avec fa cornette , & trois enfeignes de gens de pied, eurent la commiflion d'aller attaquer le fort: La Noué, accompagné deSoubife, dePayet, & d'autres gentils-hommes Potevins prit la charge d'aller à Marans. Il faloit marcher la nuit , à travers des marais , des canaux , & des foffés , ils eftoient prefque toujours en l'eau jufques à la ceinture j &c c'eftoit fur la fin de Feburier. Mais ilsfur- monterent toutes ces difficultés , &c eftans arrivés à l'entrée de Marans, avant qu'on en euft aucune nouvelle, Chaperon furpris & eftonné , abandonna le Bourg , & fe retira au châ- teau. La Noue , qui fçavoit très-bien combien il eft impor- tant de poufîèr vivement ceux qui font eftonnez de quelque furprife inopinée, ne perdit pas un moment de temps, diftri- bua fon infanterie autour du château avec tant d'ordre & de célérité, & commença les travaux d'un fiege d'une façon fi refoluë, que Chaperon fe rendit prefque fans combat, & avec fos gens il fe retira àFontenay. Cependant Puviaut

F 2 pref-

44 La vie de François?

preflbitles Italiens d'un coftéjPondeuyc lieutenant de Sou- bize, & quelques autres de Poitou, leurrcdoubloientPa- larme de l'autre, & comme nonobilant cela ils ïh defen- doient en gens de guerre, le Capitaine la Garde, envoyé par la Noue 5 avec les arquebufiers , venant à paroi ftre de ren- fort, ils perdirent courage 5 &fe rendirent à la compolition de vie & bagues fauves, comme avoit fait Chaperon. Cette prife fiit d'une merveilleufe importance , & en elle mefme, &pourfes fuites. Car autant qu'elle donna d'étonnement aux vaincus, autant donnna-t-elle de courage aux victorieux, qui pourfuivans leur pointe , fans donner aux autres loyfir de fe reconnoiftre , prirent le gué de Velire, le Langon, Lu- çon, Mareuil, & tout ce qu'il y avoit aux environs. Et ils euffent pris d'un mefme train les Sables d'Olonne , Se Lan- dereau , l'un des plus importuns ennemis des Rochelois , fi l'océan n'euft point empefché l'exécution de leur entrepri- fe. Car la Noue avoit donné fi bon ordre qu'on l'ajfîàillift du coflé de la terre , & qu'en mefme temps on entraft dans le haure des Sables du codé de la Mer, que fa perte paroif- foit abfolument inévitable. Mais la tempelle ftit fi étrange, le jour de l'allignation , qu'il fût impoffible de faire defcen- te. Cela pourtant ne fut différé que pour un peu de temps, & ce fembloit, pour rendre cette conquefte plus glorieufe. Car Landereau , à qui on avoit fait peur, & qui prevoyoit que la Noue ne fe rebutteroit pas pour n'avoir pas reùfli en fa première tentative , mit les Sables en beaucoup meilleur eftat de deifence par diverfes tranchées & fortifications qu'il y fit. Et parceque grand nombre de perfonnes riches du bas Poitou , qui craignoient les courfes des Reformés, avoient porté dans cette place , comme en un lieu de feure- tc , ce qu'ils avoient de meilleur & de plus précieux , outre les gens qu'il prit de furcroifl: , pour s'en fervir en cas de be- foinjil eiperoit que fi on le venoit attaquer^ceux qui efi:oient

interef-

Seigneur DE LA Noue. 45"

interefles en fa confervation , aydcroient aufîî à fa deffenlë. Mais comme ces richefles animoient à l'entrepnle les fol- dats à qui la Noué avoit promis le butin de cette place s'ils la prenoient , ces fortifications & ces nouvelles prépara- tions ne faifoient rien fmon irriter la vertu du Capitaine. Il forma donc un nouveau deflein , & pour ne m'arrefter point aux particularités de cet exploit, que Ton peut voir dans les au^leurs de l'hiftoire de ce temps-là , il difpofa par mer Se par terre fesdiverfes attaques avec tant de pruden- ce 5 il les commença avec tant de chaleur & de vigueur , il les pourfuivit avec tant de confiance & de fermeté , que Landereau, quelque devoirqu'ilfiftpourlerepouflcr, fût contraint de quitter la place. Ne fe pouvant fauv^er par mer. Ion falutdependoit des jambes d'un bon cheval. 11 monta donc fur un courfier, paiîa au travers des trouppes viâro- rieufes , & fe fut en effe6l garenty fans un malheureux acci- dent. Mais foit que la frayeur le fift égarer , ou qu'eftant pourfuivy il fût contraint de prendre la route qu'il prit, quand il voulut pafîer les marais qui font en ces environs là, iîs'allajetterendes canaux pleins de boue fi épaifiè, que fpn cheval , quoy que vigoureux , & , comme l'on peut croire, vivement folicité par fes efperons, ne l'en pût jamais tirer. Trois foldats , qui le pourfuivoient chaudement , luy donnèrent la vie pour nombre de doubles ducats qu'il por- toit -, & bien que quelques autres qui furvinrent , qui n'a- voient point eu de part à îa proye,& qui au refi:e le haiiToient mortellement, eufiént envie de le tuer, ils en furent pour- tant empefchés, & la foy luy fût gardée : Se icy je prie le le- 61:eur de me permette de fiiire deux digreflions hors de mon fujet. La première efl: fur ce qui arriva à quelques uns de ceux qui prirent les Sables. Pour ce qui eftoit de la caufc communc>elIe en profita beaucoup. Car outre qu'on s'efi-oit délivré d'une fâchcufe efpine-au-pied , tk d'un ennemy

F 3 dont

4<> LAVIEDieFRANÇOIS,

dont on reçevoit mille dommages, &, s'il faut mettre cela en ligne de Contcoutre qu'il y mourut 400. hommesjenne- mis envenimés , & qu'on rendit le refte comme inutile pour aifés long-temps, on y prit quarante bons vaifleaux, quantité d'armes, & grand nombre de prifonniersjdontla rançon fiit coniiderable. Mais quant aux particuliers qui emportèrent le butin, leur condition fût fort diflemblable. Les uns plus prudens, s'en enrichirent efïeârivement: car on ne fçauroit prefque dire les ricliefîès qui s'y trouvèrent. Les autres per- dirent incontinant ce qu'ils y avoient acquis, & le diilipe- rent en bonne chère, en diflblutions, Se au jeu. Et les autres s'cftanspropofé de tranfporter leur butin à la Rochelle, Se ne trouvans point d'autres pilotes que ceux-là mefmes d'O- lonne, pour les y mener, ils furent fiimprudens que de fe commettre à eux, & de fe fier en leurs promeflès. Et ces gens, foit de haine ancienne qu'ils leur portaflent, ou de defir qu'ils euflènt de fe vanger du traitement qu'il ve- noient de recevoir , abufans de leur ignorance , leur firent faillir leur roure,& les firent tomber entre les mains des Bre- tons , de qui ils reçeurent grande grâce s'ils ne leur firent au- tre chofe finonlesdévaUfer. Ainfi plufieurs perfonnes Ca- tholiques de bas Poitou , avoient avec beaucoup de foin amaflé de grandes richefîès , qui tombèrent en partage aux Reformés , qu'ils euflènt voulu avoir eftranglés. Et quel- ques uns des Reformés, qui eftoient allés aux Sables , non tant par le zelle de la defenfe de leur caufe , que par le defir de piller , s'eflans gorgez de richelTès dont-ils eiperoient fe prévaloir à l' advenu*, s'eftimerent bien-heureux, fi pour bu- tin ils eurent leur vie. Enfin , quelques Bretons qui ny pen- foient pas , furent héritiers des biens àl'acquifition defquels ils n'avoient point travaillé, & receuillirent fans travail &: fans péril, le fruit de la diligence ou de l'avarice des uns, & le prix du fang des autres. La Noue, le plus defintereilé hom- me

Seigneur de la Noue. 47

me du monde , & qui ne s'en enrichit pas de la valeur d'un loi 5 ne s'y eftant propoie que le zèle de caufc , l'acquit de faconfcience, & le vray honneur, en remporta fur l'heure la latisfadtion d'avoir fait une belle & noble action, &: s' en eft acquis une gloire inmortelle dans l'hiftoire. L'autre di- grelllon eft fur le fait de Landereau. Il avoir eflé de la Re- ligion autresfois , & puis ayant changé deprofellîon, il en elloit devenu l'un des plus afpres ennemis , Se l'un des plus ardens perfecuteurs qui portaiTent les armes contr' elle. Ce- la luy avoir tellement attiré la hayne de ceux qui la profef- foient 5 & particulièrement des Rochclois , à qui il avoit fait des maux inimaginables , que quand on l'eut mené comme prilonnier de guerre, ceux de la ville luy voulurent faire (on procès comme à un Criminel. La chofe alla fi avant qu'il fût fur le point de paflcr le pas-, & félon l'apparence il n'en eud pas efchappé , n'eufl: efté que le Roy mcfme s'y in- terelîa , & fit connoiftre aux Reformés qu'il avoit fa con- fervation en une recommandation finguliere ^ menaçant mefme de traitemant pareil à celuy qu'on luy feroit , des perfonnes de condition qui elloient entre fes mains. Ce fût prudence aux Rochelois que de n'expoferpas d'honneftes gens à ce péril. Ce fût refpe£t à l'autorité du Prince , que de donner à fa recommandation la vie à un de leurs plus grands ennemis. C'euft efté juftice , fi on l'euft traité fim- plement en prifonnier de guerre, comme la Noue avoit fait au commencement. Car felonlesloixdelapohce, ilîuy avoit efté libre de changer de Religion , & en fuite de cela , de faire aux Rochelois tout le mal qu'il pouvoit , félonies loix de la guerre. Enfin c'euft efté generofité, fi ayans un de leurs plus grands ennemis entre les mains , ils l'euflcnt traittégracieufement-, parce que les grandes âmes retrou- vent aftezvangées des outrages qu'on leur a faits , quand Dieu & leur vertu leur ont donné la vidoire. Mais le tranf-

port

48 La vie de François,

port de la colère va quelques fois avant, qu'elle fait faire de mauvaifes adtions , mefmes aux héros , comme il eft arrivé à Achilles & à Alexandre. Retournons à noftre defïein. -

Les progrés des confédérés ayant non feulement reveillé leurs ennemis , mais mefmes donné quelque jaloufieàla Cour5& quelque crainte que dans peu de temps ils ne fe ren- difTent maiftres de toute la province de Poitou , on depe- fcha Puy-gaillard avec quatorze compagnies d'ordonnance, & dix-neuf enfeignes de gens de pied , qui furent comman- dées de luy obeïr: &de plus, deux compagnies de Cava- liers Italiens , Se une enfeigne de gens de pied j de la mefme nation , ôcprefque toutes les compagnies quiavoient elle en garnifon en Poitou avant la prife de Marans. On y adjoûta encore 8. enfeignes des gardes du Roy, dont Cofleins eftoit Capitaine , & ce qu^on pût ramaiïèr dans le Poitou : de for- te que Puy-gaillard fe vit chef d'environ 4000. hommes , à quoy ces trouppes fe montoient. Car non plus qu'à cette heure, les compagnies n'eftoient pas complettes alors > &c toutes celles mefmes qui avoient efté commandées de mar- cher, ne marchèrent pas , les négociations de paix , qui ' commençoient à fe mettre en train , en ayant rallenti & re- tardé quelques unes. Puy-gaillard ayant avec fes forces pris la campagne à fon tour , arracha incontinent d'entre les mains des Reformés le Langon , & le gué de Vclire -, ce qui fut d'une importance extraordinaire à Marans. Car c'eftoit de & par qu'on tiroit quantité de provifions dont le manquement incommoda beaucoup cette place. Et pour furcroift d'incommodité , ils perdirent encore Luçon, qu'ils quittèrent à la venue des Catholiques. Après ces conqueftes , Puy-gaillard loga dans Luçon la cornette du Bois de Cholet &:l'enfeigne du Capitaine Fontaine , & à S. Gemme les Italiens, &: cela fût le 27. de Mars, un mois

après

SElGNEUK.DELANouë. 4p

après la prife des Sables d'Olonne. La Noue &: Ces compa- gnons, indignés de ce qu'au lieu des conqueftes qu'ils fài- Ibient auparavant , on les acculoic dans Nîarans & dans la Rochelle , fe refolurent de rompre les compagnies qui eftoientàLuçon 5 quelque bonne garde qu'elles filîent. Il fe met donc à la tefte , accompagné de la Grange Meflàc, de la Grofliniere 5 & de quelqu'autres gentils-hommes , fuivy de fo. chevaux 5 & de quelque nombre de gens de pied , & marche toute la nuit de ce melme jour,jurques à Luçon. Un peu avant le point du jour il y entre : charge le premier corps de garde, &le rompt: s'épand en divers lieux & y donne l'alarme, qui jointe à l'obfcurité de la nuit, laquelle rend touttes chofes plus effroyables , mit un tel épouvantement entre ces Ibldats , qu'ils ne longèrent qu'à la fuite. Ceux qui furent rencontrez en fuyant furent outrezjou blefîès5les autres qui peurent fortir fe retirèrent en grande diligence à S. Gemme, qui n'eft qu'à demie lieue de là, pour en don- ner advis aux bandes Italiennes. Elles fe mirent incontinent fur les armes , & ayant appris le peu de gens que la Noue avoir avec luy , elles fe mirent en chemin pour prendre quelque revanche. La Noue adverty qu'on venoit àluy, prit le parti de la rctraitte , ne voulant pas avec peu de gens las & harafles , hazarder le combat contre des gens frais 6c en plus grand nombre : &pour empefcher qu'on nelefui- vift , il fit lever le pont de la Charrie , fous lequel palîe un bras d'eau de mer , & mit pour deffendre le paflàge , le Ca- pitaine de Topane , avec fes arquebufiers au bout du pont, marchant quant à luy vers Champagne, pour y rafraifchir (es compagnons. Comme ils approchoient du logis , il vit environ cent cavaliers Italiens qui fembloient venir à luy , & en mcfme temps il apperçeut Ces arquebufiers qui s'en- fuyoient, abandonnans le pont. Ce qu'il avoit voulu éviter par prudence , il le fit par courage & par necellité. Il tourne

G 'bride

^o LaviedeFrançois,

bride vers les ennemis , l'ayde de quelques uns de ces arquebufiers, qui s' eftoient ralliez autour de luy , Se des gentils-hommes qui l'accompagnoient , il ie mit en ellat de les repouflcr , s'ils vouloientpafîèr outre. Comme Strofiè, qui les commandoit s'en met en quelque efibrt , êcpouflè fon cheval dans le ruifleau pour palier 5 un de ces arquebu- fieri;,picqué de la honte qu'on luy faifoit d'avoir lâchement abandonné le pofte il avoit efté mis , s'avance, ôctirelî droit 5 qu'il tue le cheval de Strofîè , &c par ce moyen le renverfe. Ses Italiens le lecourans mal, deux ou trois .ca- valiers de ceux de la Noue s'avancent pour le charger , & commeiltalchoitàfe débaralferde fa cheute , l'un d'eux luy donna un coup de piftolet dans la tefte , dont il mourut fur le champ. Ce Chef, qui avoit beaucoup de réputation parmi fes gens , eftant abbatu, la Noue & les fiens firent mine de vouloir aller aux Itahens , qui en s'en retournant incontinent, luy laifTerent le moyen d'achever heureule- ment fa retraite. Peu de temps après, la Noue eftant à la Rochelle , il apprit que le Baron de la Garde , & la Rivière Puy - taillé campoient avec leurs forces devant le château de Rocheforten Saintonge, en refolution de le prendre , Se depaflèr de à Tonay-charante , deux petites places qui eftoient aux Reformez en ces quartiers là. Son courage Se l'importance de la chofe , le convioit à y donner ordre , Se les folicitations deSoubize,qui vouloitfauverleMefnilfon proche parent, enfermé dans Rochefort avec foixantear- quebufiers feulement, achevèrent de luy déterminer. L'en- trepriiè n'eftoit pas fans difficulté. Car tous les autres paf- fages eftans tenus par les Catholiques , iln'enreftoitque deux pour aller de la Rochelle à Rochefort. L'un eftoit à pafferpar le Moulin Cometjpaftàge ordinaire : l'autre eftoit àtraverfer un canal d'eau de mer, qui s'enfle tellement à toutes les marées , qu'il eft impoftible d'ypaftèr. Ilfaloit

donc

Seigneur de la Noue. fi

donc necefïairementpafîbr par , d'autant que les galères ennemies tenoient la mer , & forcer une compagnie de gens de pied que le Baron delà Garde avoit milbdansle Moulm 5 ou tenter le pafTage du canal avec un péril extrê- me d^yeftreattrappé pari' ennemy. Non obllantcela , la Noue part accompagné de Soubize , & de quarante che- vaux 5 & mené avec luy trois compagnies de gens de pied , commandées par les Capitaines la Garde, Normand , Se Mondin > & par ce que le moulin eftoit gardé , il fe refont d'elTayer fi le paflage du canal luy feroit plus favorable. Il donne doncjufques à lues, petite bourgade prés de , & y fait repaillre trouppe : puis ayant appris , qu'il y avoit peu que la Rivière en elloit parti , & qu'il paroiflbit encore au de du canal avec plus de quarante chevaux, Sz autant d'arquebufiers , qui accommodoient une barricade , il ne douta point qu'il ne luy vouluftempefcher l'exécution de fon deiïcin. Mais au heu de fe rebuter , au mefme inftant il fait fonner à cheval , & battre aux champs , & marche. Qu.andilfûtfurlebord du canal, il fait tirer par fes arque- bufiers fur les Cathohques chaudement. A la faveur de ces arquebufades, il fait palier les Capitaines de gens de pied à cal-fourchons fur un bois qui traverfoitle canal,& après eux, quelques uns des foldats fur le mefme bois , & les autres en l'eau jufques à la ceinture. Puis il fe mit avec Ces cavaliers à travers , & quelque refiftance que les autres fiflent , il les pouflà de telle façon , qu'après en avoir eftendu quelques uns fur le bord du canal , il contraignit la Rivière Puy-tail- de fe mettre fur la retraitte. Mais il la fît avec tel del ordre, par ce que la Noue le fuivoit l'efpée dans les reins , qu'il remplit d'épouvantement le Camp qui eftoit devant Ro- chefort, de forte qu'on ne s'y donna pas leloyfirdeplier bagage. Rochcfort eftant délivré, & fa garnifon renforcée , la Noue fe voulut aufly retirer. Mais il ne pût pas endurer

G 2 que

f2 La vie de François,

que ce moulin demeuraft derrière , fans nettoyer le Pays de la garnifon qui le tenoit. 11 marcha donc de ce collé , en relblution de l'attaquer > mais après qu'on euftfaitunpeu de temps mine de luy en contefter la prife, la compagnie qui y eftoit en fortit en quelque defordre , pour fe fauver dans les galères du Baron de la Garde qui paroiilbient au- près. Ainfi ayant mis tout ce quartier en feurcté , il s'en retourna à la Rochelle fans perte d'aucun de les gens. Les difgraces à la guerre , irritent les gens de cœur : & puis les armes font journalières. La Rivière Puy- taillé doncques voulant reparer fon honneur,fe joignit avec Puy-gaillard, Se quelques autres chefs Catholiques , & délibéra de repren- dre Novillé , pour aller de à Marans , & en le prenant re- ftablir le blocus de la Rochelle. Ils mettent donc leurs for- ces enfemble vers S.Jean d'Angely &Chifay , pour mar- cher en dihgence à leur entreprilé. La Noue en eftant ad- verty mande Soubize, Puviaut , & toute la cavallerie avec quelques enfeignes de gens de pied , & tirant les enne- mis eftoient , il fe montre à eux une fois en bataille , ne croyant pas qu'ils euflent tant de forces avec eux. Les Ca- tholiques ne demandoient pas mieux que de combattre , & fe promettoient une victoire pleine & entière, s'il fe fuft un peu advancé. Mais quand il les eut reconnus , & qu'il euft appris de fes coureurs que la partie n'elloit pas égalcil penfa à fe retirer. La retraitte à laveuëdel'ennemy , efl: la plus perilleufe & la plus diflicille de toutes les aftions militaires: &néantmoins , c'eftoit celle que la Noué faifoit le mieux. Il ne s'en mettoit donc pas beaucoup en peine en cette oc- cafion, & il s'en fut tiré avec honneur & contentement, 11 fes gens nefe fulîent point eux-mefmes mis en defordi*e. Quelques uns s'eftoient efcartez de fon gros pour aller faire quelque courfe , qui ayans efté chargés par la Rivierc Puy- taillé, s'esfrayerent 5 & en retournant comme à l'abandon,

com-

SeigneurdelaNouc. 5*3

communiquèrent leureffroy à la plus part du refte des troup- pes. La Noue, & les autres chefs quil'accompagnoient, furent fermes , & uferent de toutes ibrtes de moyens pour les rafleurer. Mais refpouvante les avoit tellement failis, qu'il falûtbongré malgré, retourner tout droit à la Rochel- le 5 un peu plus ville que le pas. La retraitte fc lit pourtant fans aucune perte ; mais la peur fut fi grande par tour le pays 5 qu'encores que la Noue fifl: toutes choies imagina- bles pour la leur oller , il ne pat empelcher que la plus part nefejettallènt dans la Rochelle comme à corps perdujs'nna- ginans qu'ils avoient l'ennemi victorieux à leurs troufies. Ce que la Rivière prenant à fon avantage , il manda à la Noue qu'il fe contentoit de cette revanche. Mais , comme on dit, la chance tourna bien toll. Puviaut, gouverneur de Marans pour les Reformés , avoit fait quelque entrepri- fe fur un nommé Roulliere , gentilhomme Poitevin, & pour l'exécuter , avoit mené fes trouppes vers la forefl de Vou- vans , la Roulliere eftoit. Malcaron , qui commandoit dans le fort de Luçon pour les Catholiques, en eut le vent, & voulut avec quelques uns de fes gens , drefler à Puviaut uneembufcade fur fon pallàge. Il ^iit batu dans fa propre embufcade, & la Roufliere ne lailla pas d'eftre pris & amené à S. Gemme par Puviaut, qui delà donna advis à la Noue qu'il y avoit peu de gens de deffence , & peu de provifions dans le foit de Luc on : qu'il fepouvoit prendre dans deux ou trois j ours fi le canon parloit , & que Puy-gaillard ne le pourroit fecourir à temps , parce que fes forces eftoient efparfes &: elloignées. La Noue eftoitprudent& confide- ratif , &: néantmoins facile à induire à entreprendre. Il gon- fle la propofition de Puviaut, fait fortir en campagne trois pièces de canon, & marche avec tout ce qu'il avoit de for- ces , qui confiftoient en quatre cornettes de cavalerie , unze enfeignes de gens de pied , & environ 300. landfque-

G 3 nets.

^^ Laviede François,

nets. Il n*eut pas plùtoft formé fon fiege , que Puy-gaillard adverti par Malcaron , aflëmblefes trouppes , & le propofe de faire la barbe à la Noue , car c'eft ainfi qu'ils parloient alors. Il avoir 9. compagnies d'ordonnance , trois ou 4. au- tres qui portoient fon nom , & celles de Malicorne 6c de Bovillé. Il y en avoir deux Italiennes, commandées par Julio Centurio 5 &:par Brandy, lieutenant de Birague. Il avoir trois regimens de gens de pied , qui faifoient en tout dix huit à vingt enfeignes. Ayant donc mis cela en un corps, & laiffé quelques autres trouppes , elles eftoient , par ce qu'il vouloir ufer de célérité , il fe mit fur la route de Luçon, & prefla tellement fa marche , qu'il mena fes gens deux jours &; une nuit fans boire ni manger ni fe repofer que fort peu y & pour aller plus vifte il leur ordonna de laiflèr leur bagage à Fontenay en paflant. Il y arriva le premier , & pour cou- vrir fon jeu , il contrefit le malade, & fit courir le bruit qu'il efloit détenu d'une grolle fièvre, afin que les Reformés ne fe doutalïènt de rien. Ses trouppes s'y rendirent aufiy quel- que temps après , fatiguées d'une fi longue couruée, & di- minuées de quelques uns qui eftoient demeurés par les che- mins. Maiss'eftans un peu rafraifchies , &:luy ayant ap- pris que Puviaut , & quelques trouppes , eftoient logés à S. Gemme , à demie lieuë de Luçon , il part la nuit en déli- bération de venir premièrement à Mozevil , & de le lo- ger entre Luçon & S. Gemme, pour défaire Puviaut, & puis tourner vifte vers la Noué , dont il elperoit avoir bon marchépar ce moyen. Sa feinte ne luy feruit de rien : car elle fut découverte à Puviaut par un trompette que luy mef- me avoit envoyé au camp de la Noue , fous prétexte de quelqu'autrechofe, mais en effet pour en obferver TEftat. Sondelîein, de loger entre Puviaut & la Noue , ne luy reûflît pas non plus : parce que quelques uns de fes gens, qui s' eftoient égarés lanuit , eftant tombés entre les mains des

gens

SEIGNEURDELANouë. 5-5-

gens die Puviaut , Ten advertirent , ce qui le fit hafter de dé- loger pour aller trouver la Noue au camp. De forte que Ces fineilès ne faccedant pas , il fe relblut à la force ouverte. Puviaut ellantvenu au camp de la Noue, &c le confeil de guerre eftant aflèmblé, pour délibérer de ce qu'il y avoit à faire , la Noue , qui y prefidoit , ne voulant pas eftre le pre- mier à bazarder tout ce qu'ils avoient de forces dans un combat il y avoit tant d'inegalité,deduifit premièrement brièvement qu'elle avoit elle l'occafion qui les avoit me- nés, afin d'y juftificr fa conduite. Puis leur reprefent^nt qu'il n'y avoit pas moyen de s'y maintenir auprès d'une li grollètrouppequ'eftoit celle des ennemis, il leur dit qu'il n'y avoit que l'un de ces deux partis à prendre, combattre, ou fe retirer. Que l'armée des ennemis eftant du tiers plus grande que la leur en nombre de gens , & beaucoup mieux fournie de toutes chofes neceiïaires pour le combat, il ne fcmbloit pas qu'il fût de la prudence de s'y engager fans ne- ceffité. Deplm,d'\t-'\\^ilnefautpas icy tant regarder a ce quiejlde notre particulier , quau bien ou au mal que notre vi&oire ou notre défaite peut apporter à la caufe générale, Vofc le ca4 que nor44 euf- fions icy la victoire entre les mains ^ cela ne relever a pas les affai- res des Eglifes , s'ilbaHe fnalano/lre armée, qui fous la conduite des Princes c^ de M. l' Amiral, efl maintenant aux prifes avec le Marefchal de Cojjè. Si elle venait a ejire défaite^ cjr nous a efire icy taillés en pièces en mefme temps , il ne rejleplus de refour ce à nos affaires, ^ quand nous gaignerions la bataille, ce fer oit en un fi grand mat heur -, comme un comble d'adverfité : par ce que nous ne pouvons la guigner fans perdre beaucoup de bons hom- mes^ èr affaiblir nofîre corps par l' effufion de leur fang. ^uant à nos ennemis , quelque defastre qui leur puiffe arriver , ils s en peuvent toujours ayfement remettre par le moyen de l'autorité de fa Ma-jcflé , dont-ils abufent ^ qui Uur fournira toujours une fûur?nillcre de gens. Il femble donc que nous devions conferver

nos

^6 LaviedeFrançois,

fjos trouppcs a tout événement, CarfiMejjieitrsles Princes gui- gnent la bataille , notis aurons ayfement après , la raifon de Puy- gaillard. Etji^ce que Dieu ne vueille , // leur arrivait quelque mal'' heur , tandis que la Rochelle fubfi(lera avec un corps tel que le no- tre , les ajf aires ne feront point fi defefperées qu elles nefepuif- fent relever. ISljantmoins , je m'en rapporte a vos bons advls^ à' oit la pluralité des voix ira , je fuivray fort volontiers la refo- lutîon de la compagnie. Quand ce fut aux autres à opiner, il y en eut quelques uns qui dirent , qu*on ne pouvoit fc refou- dre à cette retraite fans quelque efpece de deshonneur. Que c'eft toujours une cholê tres-periUcufe , que de fe reti- rer devant une armée ennemie , &: qu'ils perdroient pour le moins autant de gens en fe retirant qu'en combattant. Que les trouppes ennemies , & particulièrement les Italiennes, efloient logées de telle façon , & avoient pris de tels pofles, qu'elles leur avoient fermé les paflages , & que c'eftoit à ' coups d'efpée qu'il fe les faloit ouvrir. Et comme cette opi- nion commençoit à courir , Puviaut prit la paroUe hors de fon rang, & comme en quelque façon tranfporté d'un mou- vement extraordinaire , il dit -, LMeJJieurs , je fuis de ce fenti- ment, Pourveu que nofts allions tom refolument a la charge , U *vicioire nou^ efi certaine : car les ennemis font filas y fi couverts depoufpere , -pour le long chemin qtiils ont fait , ^ outre cela tel- lement chargez, de fommeil , qu'ils ne fçauroient foufienir le pre- mier effort de nos gens. Pour ce qui efi du refte , quand noftre grancle armée fer oit rompue^ Dieu qui eji auffy grande ^tffypuif- fant-i à" d*au0 bonne volonté envers les fiens qu il fut jamais^ C^ qui a pourveu à de plu4 grands inconveniens , nous relèvera, bien de cette cheute. Ceft à nous a nom montrer généreux en toutes occafions y ér à faire le devoir que Dieu nom demande, K^prés cela ilftpplée au refieparfa bonté y ér fournit à ce qui nom manque. Fafons donc ce qui efi en nom : ^ celuy qui nom a icy guidés ) par achever a par fa toute-puiffance , ce qui defaudra à no^

tre

Seigneur de la Noue. f

<trefoîhle pouvoir. Le bon-heur qui avoit favorifé ce Capi- taine en quantité de rencontres, & l'autorité qu'il s'elloit acquife dans le party , donna tel poids &: telle efficace à les paroles , que quand la Noue vint après à demander aux aflî- ftans s'ils eftoient bien relolus de combattre, il' ne reçeut pour opinemens que des acclamations au fentiment de Pu- viaut, & ne vit en leurs vilages que des marques certaines de la belle diiJDofition de leurs courages , & de leur reiblution. Il ne fût donc plus queflion linon de fe préparer à la batail- le, à quoy la Noue les dilpola par les adverti lie mens «8c par fes exhortations. Il leur donna donc ordre cie tirer de prés, de pourfuivre leur pointe furieufement , & de recharger fans celle, tant qu'ils verroient quelques uns des ennemis en corps-, de peur qu'ils ne ralliallcnt après avoir efté rom- pus. Il fit commandement à chaque Capitaine d'aller reco- gnoillre & exhorter ^cs compagnons: & fur tout il donna ordre aux Miniftres qui eftoient en fon armée, de faire les prières , & les exhortations neceflaircs par les quartiers, afin qu'il pleuft à Dieu leur" envoyer un heureux luccés d'une journée fi hazardeulc; Car à peine y a-t'il eu homme qui aitjointenfembleen un 11 haut degré que luy , la pieté en- vers Dieu, l'innocence de la vie, & les vertus d'un grand guerrier. Cependant Puy-gaillard s'avançoit avec lés troup- pes en bataille , en refolution de donner. Ce qui ayant efté rapporté à la Noue , il y rangea aulîy les fiennes , à peu prés en cet ordre icy. De S. Gemme à Luçon il y a un chemin remparé de cofté & d'autre de foftez affés profonds, & de hayes dont les habitans du pays défendent leurs vignes con- tre les paflàns. Car il y a en ce quartier un A^ignoble pres- que continuel, finon que par intervalles il s'y trouve quel- ques petites campagnes. Hors de ce chemin la Noue place S. Eftienne avec trente falades, & une trouppe d'arquebu- fiers choifis. Il ordonne à la Roche du Gué de le fuivre avec

H If. fa-

^8 LaviedeFr-Ançois,

If. falades, & à Puviaut de marcher après avec quarante cavaliers. Dans un carrefour, auprès d'un moulin qui fe trouve fur le chemin de Luçon à S. Gemme, il loge le ba- taillon de Ton infanterie , que Soubize avec fa cavalerie flan- quoit ; & pour luy , il fe mit avec la fleur de fes gens de che- val entre la trouppe de Puviaut , &: le fort de Luçon , au fie- ge duquel il avoit laifTé trois compagnies de gens de pied> pour empefcher les forties. Car il vouloir eftre preft à tout- tcs les occafions. Puis il fit avancer les enfans perdus fous la conduite du Capitaine la Garde, & du Capitaine Normand, pourdonner fur l'ennemy au mefme temps que S. Eftienne & Puviaut iroient à la charge. Puy-gaillard en fortant de S. Gemme , pour encourager fes trouppes , y avoit fait cou- rir le bruit, que Tennemy le retiroit,& qu'il avoit des-ja paf- vn canal nommé le Beraud , & comme fi c'eufl eflé pour le fuivre il rangea ainfi fes gens. Ayant mis quelques enfans perdus derrière ces hayes dont j'ay parlé , & derrière les foP- fez & les canaux qui font , il fit avancer un régiment en la campagne de la vallée d'Erault, & comme il vouloit couvrir de fa cavalerie fon infanterie qui eftoit à la main gauche, S. Eftienne en fit donner advis à la Noue. Surcétadvisla Noue , qui prevoyoit bien que s'il donnoit loifir à cette ca- valerie de fe mettre en gros, il auroit beaucoup de peyne à la rompre, & qu'elle luy mettroit l'honneur de cette journée en compromis, &: qu'en la prenant en ce moment, il la met- troit en defordre, donna ordre à S. Eftienne de la charger comme elle pafïbit à la file, à travers les foffez. A l'inftant S.Eftiennedémarcheàla veuë des trouppes CathoHques, qui le fouflfrirent approcher à cinquante pas prés ; mais quand elles virent qu'il changeoit le pas au trot , & que des- ja mefme les premiers de fa trouppe prenoient le galop pour venir à la charge, if. ou 30. falades de la compagnie des hommes d'armes de Malicorne 5 conduittes par d'Heruil-

liers.

Seigneur de la Noue. fp

liers 5 détachèrent de la trouppe , &z haftans le pas , les re- çeurent refolument. Mais S. Ellienne continuant à donner fortement, les gens d'Heruilliers , qui virent que de leur co- llé perfonne nebranloitpourlesibiitenir, retournèrent au gros de la cavallerie, & y mirent quelque defordre. Puy- gaillard eftoit là, qui s'appercevant de la mauvaile conte- nance de Tes gens , s'avança pour les afîurer , & commençoit des-ja à en faire marcher bon nombre. Au mefme temps Puviaut vint paroiftre avec deux trouppes, la Henné, & celle de la Roche , qui marchoient, ce fembloit, en relblution de les venir prendre par la gauche; mais qui en effe£t vouloient voir comment ils ic preparoient à les recevoir. S'ils fe feul- fent avancez en gens de guerre , Puviaut eufl: pris confeil de Toccafion. Mais quand il vit qu'ils ne s'ébranloient pas d'une démarche relbluë , ilr'alliaceux de S. Eftienne, que le combat avoit un peu difperfés , puis tourna tout à coup fur la droite, & chargea les Catholiques fi furieufement, qu'aucun n'eut le courage de faire ferme. Le fuccés encou- rage Puviaut , qui leur voyant tourner la telle de leurs che- vaux du codé d'où ils efloient venus , les enfonce encore avec d'avantage de furie , & les pourfuit de telle forte, qu'a- prés s'eflrc tout à fait rompus , ils rompirent encore l'infan- terie qui eftoit derrière , & qui à peine avoitetiloifirdefe mettre en bataillons. Puy-gaillard voyant cette déroutte, crie, tempeile , menace , exhorte , & fait tout ce qu'il peut pour les arreller. Mais au lieu de leur faire tourner tefte , le relie de cavalerie prend l'épouvante, & fe met à bride abbatuë fur la routé de Fontenay , fur laquelle Puviaut la pourfuivit , & y fit beaucoup de ravage. Comme Puy-gail- lard fe vit prefque feul , il fe mit aufîy fur leur pifi:e , 8>c ne re- fla fur le champ de bataille que l'infanterie en defordre, & les enfans perdus qui n'avoicnt point combattu : ceux-là eu- rent le courage de rendre quelque devoir, & fe defendoient

H 2 àla

6o LaviedeFrançois,

à la faveur des hayes & des foflez:& y en eut qui s'approchè- rent fi prés qu'il fembloit qu'ils vouluflcnt combatre à l'eipée. Lors melinc que l'infanterie de la Noue vint à marcher contr'eux à travers les vignes, ils quittèrent leurs buifîbnspourfejetteren la campagne, & s'encouragoient les uns les autres à la fouftenir. Mais enfin quand elle le fufl: faifie des hayes & des buiflbns , & que de il pleuvoir fur eux une grefle d'arquebufades , &: que mefmes quelques cavaliers crians vi£toire fe jetterent comme à corps perdu dans ce gros régiment de gens de pied 5 l'effroy &: ledefor- dre s'y mit de telle façon qu'ils ne firent plus de refifbance. Les uns fuirent, les autres fe mirent à la mercy des vidbo- rieux , ^ à implorer leur mifericorde. La Noué furvint com.me on les tuoit , &: particulièrement fur le point que les landfquenets crioient , Schelme , Adomontoiir , & aiTefta cet- te furie. Car comme il eftoit extrêmement terrible au com- bat, aufly eftoit il merveilleufement humain après la viâroi- re. En celle furent pris feize drapeaux , & deux cornettes: il y mourut environ 500. hommes de la part des vaincus , & iept à 800. demeurèrent prifonniers. Et pour couronne- ment de la journée, les drapeaux ayans eflé montrez à ceux qui tenoient le fort de Luçon, ils fe rendirent à leur veuë, & laifferent pour leur vie & bagues fauves 4. drapeaux entre les mains du viârorieux, qui fit voir en cette occafion un trait de fon équité naturelle. Mafcaron , qui commandoit dans le fort, faifant emmener fon bagage fous lafoydela compofition, fut, à ce qu'il difoir, devalifé par quelques uns des victorieux. Il vint s'en plaindre à la Noue, &: luy en de- manda raifon. La Noue ne la luy pouvant faire autrement, par ce que ceux qui luy avoient pillé fon bagage , ne fe trou- voient point, il mit un de {ç.s prifonniers à rançon , dont il tira 4.00. efcus , & les donna à quelqu'un pourles porter à Mafcaron. Mais il fût fi mal' heureux que le porteur fiit tué,

&la

SEIGNEURDELANouë. 6l

& la plus part de fon argent pris par ceux mefmes de fon party j de quoy il n'alla pas plaindreà la Noue.

Le fruit des batailles elî ordinairement lapnièdc quelques places j &c la première qui ic prelentoit à conquérir eftoit Fontenay. Puy-gaillard en ie retirant y laifia le Capitaine BompasjBreton,avec 4. compagnies afl es mal complcttes,& s'en alla avec le refte de Ton débris vers Niort. Son deflein eftoitd'arrefter quelques jours l'armée de la Noue, afin d'avoir plus de loilir de fe recueillir &z de faire revenir Tes gens de leur eftonnement.Pour cet efFe£t il promit àBompas qu'il le fecoureroit avec une plus grande armée que celle qu'il avoit menée à S. Gemme, s'il tenoit feulement huit jours:Ce queBompas luy promit de faire,& le luy fît afleurer par fes compagnons. La Nouë,folicité par Puviaut & par les Poitevins , qui avoient extrêmement à cœur la prife de cet- te place, fe prefenta le 1 7. de Juin à la veuë des Catholiques, aux fauxbourgs & à la porte S.Michel: & le lendemain le reflc de l'armée y arriva, n'ayant pour l'heure que quatre ou f. petites pièces, dont on bâtit le haut de la porte, Bompas avoit logé quantité d'arquebufiers. On en bâtit aufîy le pont & fes bras pour le faire tomber. Mais , les bras rompus , le pont demeura le , par le moyen des crampons dont les aflîegés î'avoient attaché par derrière. On en vint donc à la mine & à la fappe en divers endroits, pour les eflonner d'avantage. Mais par tout ils montrèrent une pa- reille refolution , tirant incellament des arqucbufades, comme gens aflèurez de leur fecours. Enfin donc on lit ve- nir un canon, & une moyenne, que l'on bracqua dans le fauxbourg des loges, pour battre de ce coflé là, qui fembloit moins defenfable, & plus ayfé à emporter. Neantrnoins la chofe n'allant pas au gré de la Noué , il monta tout iëul Axrs la porte S. Michel, pour voir s'il n'y auroit point quelque lieu plus propre à dreffer fa batterie , Se plus commode à

H 3 donner

62 LaviedeFrançois,

donner l'aflàut 5 quand ilyauroit brèche faite par le canon. Comme nonobftant lapluye des arqucbulades quiluy ve- noient du château , il recognoifibit cet endroit fort atten- tivement, il tT.it bieiïë d'une balle d'arquebuze au bras gau- che , & lèntit qu'il en a^'oit l'os rompu. Il le retira à fon lo- gis pour le faire penfer -, & les premiers jours de fa bleflèure, il y paroillbit beaucoup d'elperance de guerifon. Mais la playe venant à s'envennner , & menaçant de gangrene5il fut confeillé de fe faire porter à la Rochelle , pour eltre traitté avec plus de foin , & par des Chirurgiens plus expérimen- tez. Quelque foin qu' on y apportait , enfin la gangrené pa- rut 5 de forte qu'il fe faloit reibudre ou à fe faire coupper le bras j ou à perdre la vie > encore n'eftoit-on pas bien alîèuré fi on luy làuveroit la vie en leluy couppant, ce qui le mit dans une fort grande incertitude. Car d'un cofté ledeiir de la confervation de la vie , eft naturel i & de l'autre la douleur de l'opération, le doute fi en la faifant il en refchapperoit, & quand il viendroit à en refchapper , l'extrême incommodité qu'un homme de fa profelîîon en reçeuroit pour tout le refte de fa vicjle faifoit balancer en fa dehberation. Il fût quelque tempsenceteftatlà, portant fon mal avec une grande pa- tience, & plus enclin à mourir qu'à racheter fa vie à ce prix-là. Enfin pourtant il fe lailla vaincre aux exhortations des Mi- nières 5 & de fes autres amis , qui luy reprefenterent que tandis qu'il refte quelque fibre d'elperance de pouvoir re- tenir la vie 5 il y faut employer toutes fortes de moyens » afin de la confacrer au fervice & à la gloire de celuy qui la donnée. Et ce ne luy fiit pas un petit argument pour fe hiC- fer perfuader , qu'on luy remontra que l'Eglife de Dieu avoir befoin de perfonnes corn, me luy , & qu'il pouvoir en- core eftre tres-utille à la caufe de la vérité, qu'il avoir juf- ques fi courageufement défendue. Il donna donc fon bras à coupper , & foufFrit l'opération avec beaucoup de con- fiance

SeigneurdelaNouc. 63

fiance & de tranquilité d'efprit: de quoy il eut pour témoin laReynedeNavarre, qui après avoir beaucoup contribué à luy faire prendre cette refolution , luy voulut tenir le bras à rheure qu'on le luy coupoit. Lefuccés fut une afîèz prom- pte guerifon pour un Ci grand mal , & l'artifice des bons ou- vriers 5 qui luy firent un bras de fer , dont il porta depuis le nom 5 luy diminua l'incommodité qu'il en avoit appréhen- dée. Car il fe fervoit fort bien de ce bras à tenir & à gouver- ner la bride de fon cheval, tellement qu'ilnelaiflapasde faire comme auparavant toutes fortes de fonctions &c d'a- dtions militaires. Pendant fa maladie , Soubize , fon heute- nant , qu'il avoit laiffé au fiege de Fontenay , & qui le prit, eut la conduite des armes julques à la paix 5 quife negotioit entre la cour & les Princes , avec demonftration de la de- fîrer de part & d'autre. Ceux delà Religion en avoient be- fbin. Les Princes eftoient fatigués d'un fi long voyage. Car de Moncontour ils eftoient venus aux environs de Paris par le Bearn & le Bas Languedoc. Ceux qui les fuivoient eftoient, il y avoit deux ans , vagabonds hors de leurs mai- fons , avec des incommodités inimaginables. La faute d'ar- gent 5 maladie ordinaire en leurs affaires , & le défaut de mu- nitions necelîàires pour la guerre , les incommodoit. Leurs Reyftres fe voyans prés de frontières d' Alemagne , avoient leurs cœurs de ce cofté , & firent dire à l'Amiral qu'ils ne pouvoient eftre avec luy que jufques au mois de Septem- bre. Il eftoit quand à luy las des defordres que commet- toient lesgens de guerre,aux quels la feuerité de fa difcipline, & Taufterité de fa vertu nepouvoit remédier, & eftoit en- nuyé d'une gouvernement il avoit bien fouvent plus à dépendre du caprice , ou de l'impatience d'autruy , que de fa propre prudence. L'événement d'une bataille eftoit dou- teux , & il avoit expérimenté les précédentes plus defavan- tageufes que favorables. Et puis il y avoit quelque fecrette

con-

<^4 LaviedeFrançois,

conduite de la providence de Dieujqui portoit leurs inclina- tions à tous ceux de ce codé là> quelque peu de bonne foy & defeureté qu'ils euflent trouvé auparavant auxpromefîes qu'on leur avoit données. A la cour il y avoit un comeil fe- cret dans les délibérations duquel il y avoit des lors des pro- fondeurs qui ie manifefterentàlaS. Barthélémy , mais que l'on cachoit avec un grand ibin, &une diUimulation pro- fonde. Ceux qui n'elloient pas de ce confeil & qui niar- choient en ces affaires avec plus de fincerité, ne manquoient pas de railbns pour procurer la paix à la France. C'eftoit aux defpcns du Roy que la guerre failbit -, c'elloit ia maifon qui brùloit , ïes finances qui s'efpuifoientjlés hommes qui le conllimoient , les fujets quis'acharnoient à leur mutuelle deftruction , Ton autorité qui le flétrilToit dans la defobeïl- lance de l'un des partis , & dans la licence de tous les deux , ■& qui le hazardoit beaucoup , s'il euft perdu une bataille. Outre cela 11 on faifoitlbufft-ir les Reformez , les Catholi- ques patiflbient , &les Ecclefiaftiques nommément , qui font fort confiderés dans le Royaume. Si le prefche eftoic chaire d'un lieu , la melîè eftoit exilée d'un autre. Enfin toute la France elloit endefolation, & ce grand Eftat qui avoit efté autresfois formidable à tous fes voyfins , failbit pitié aux uns, &:elloiten mépris aux autres, par fes dilîen- fions inteltines. Ces raifons qui elloient pleines de folidité & d'apparence tout enfemble , fervoient à couvrir les fe- cretes intentions du confeil d'en haut, empefcher que ceux de la ReUgion , pour foupçonneux qu'on les eftimall, ne les peulîènt pénétrer , & refonnoient continuellement en la bouche tant de ceux qui trompoient , que de ceux qui fans y penfer fervoient à tromper les autres. La Noue eftoit éloigné du lieu fefaifoit la negotiation. Car les Princes & l'A m irai eftoient prés de Pille de France , &: luy eftoit à la Rochelle 5 entre les mains des Chirurgiens. Etneant-

. moins

Seigneur de la Noue. 6f

moins la grande réputation il eftoit , & le crédit qu'il avoit entre ceux de Ion party , fît qu'il fût recherché en cette occafion , par ceux qui le mefloient des affaires. Et j'ay eu entre mains une lettre du premier Prefident de Thou , qui prenant occafion de quelque gratification qu'il avoit receuë de luy , luy en efcrivoit de fa propre main en ces termes, ^ion/ieur ^ njou^ vous pourreTeJmeruetller (jr ef- hajir de ce que ri ayant accoutumé de vom ejcrire , ^ n^ ayant autre cognoîffance de vouf. Sinon d\m bien lequel il uou^ a pieu me faire de votre grâce , me recevant enfoy cir hommage de la feigneurie d'Tcrville , tenue de vou^s , fans vouloir prendre aU' curie chofe du relief ^ proffit qui vota ejloit de u par la coutume ^ donc je mefens tenu ér obligé a vom , ^ nayfailly k le dire ainfi par tout je me fuis trouvé , ^ que l'onaparlé de vous , que néantmoinsje me fois advifé de vous cfcrire de chofe ferieufe , ér qui importe au repos dr tranquilité de ce royaume. Mais la reque- jîeque je vom fais par la pre fente eft fijufte , civile , ^raifonna- ble , qu elle fc recommande elle-mefme , fans avoir befoin d^autre recommandation. Cefî qu'il vous plaife comme fujet ^ Piaffai du Roy , c^ ayant le moyen de nom ayder (^ fecourir , pour faire cef- fer tom troubles cr nom mettre en repos c/ tranquilité , pour re- cognoiflre c^ aymer de tout notre cœur un feul Dieu , ^ notre Roy y dy employer tous les moyens que Dieu vous a donnez, ; lef- quels vom nepouvés employer mieux a propos n'y plm opportuné- ment. Pcfçay votre volonté ., votre puiffance ^ refiel' exécution quefefîime ayfces , oubliant lepaffe fur lequel ri avons aucun com- mandement , (^ traitant les chofcs de bonne foy , fans aucune pafjîon n'y affe^ion particulière :. mettant hors toutes deffiances. Car fans cela nom ne pourrons rien faire. De ce .^ je vom prie (^ fupplie, ^ferayfin a ma lettre difant: Per vifcera mifericordirc domini nofi:ri Jefu Chrifi:i , in quibus vifitavit nos oriens ex alto, illuminare his qui in tcnebris & in umbra mortis le- dcnt, ad dirigendos pcdes nofl:ros in viam pacis. CMonfieur.,

I ^epric

66 La VIE DE François,'

je prie nojîre créateur vous donner fa, grojce^ C^ enfanté bonne vie (^ longue. A Paris le lo. Aoufi I ^jo. Le tout entièrement votre bien-humble Vaffal ferviteur é^ amy , Chriflofle de Thou P. P, La paix fut donc enfin conclue , & en fût fait l*Edit qui eft datte du mefme mois d'Aouft , & rapporté tout au long dans quelques unes de nos hiftoires. D'abord on ne s'y fia pas tant , qu'encore que les particuliers allaflent voir leurs maifons , les chefs des reformez ne s'eftimaflent obligez pour leur feureté de fe retirer à la Rochelle. Les Princes, l'Amiral & les autres grands de ce party , s*y rendirent, & la Noue après fa guerifon > ayant fait un voyage chez luy, les y alla trouver. Mais il n'y fe journa pas long-temps , par ce qu'ayant efté nommé avecque Briquemaut le Père , Tel- lignyj&Cavagnes, pour députez de ceux de la Religion, il falut qu'ils allaflent en cour fohciter l'exécution de l'Edit. Les adtes d'hoftilité ceflerent y mais les animofitez ne ceflè- rent pas , & l'année ne fiit pas achevée que ceux de la Reli- gion ne s'eftimaflent avoir beaucoup defujet de plaintes. En effeft , comme le Roy eftoit à Villiers - Cotterets , il luy fût fait de la part des Cathohques des remontrances fur l'E- dit de paix , de plufieurs des articles du quel ils difoient qu'ils reçevoient de grandes incommoditez , & fur ces re- monftrances le Roy fit une déclaration qui en contentant les uns , donna mauvaife fatisfadion aux autres. Il efclaircit 6c interpréta quelques uns des articles qui pouvoient paroi- ftre douteux , & l'interprétation fut félon l'intention des remonftrances. Il reftreignit l'eftenduë de quelques 'au- tres -, il y en eut qu'il caflàabfolument , &dans un trait- qui s'eftoit fait fous de mutuelles conventions , il ufa de fon autorité abfoluë. Dans une telle balance d'af- faires 5 autant qu'on haufl^bit d'un cofté , autant on char- geoit de l'autre : de forte que cette corredtion de l'Edit ne fe put faire fans le mécontentement àQS Reformez,

Ils

Seigneur de la Noue. 6y

Us avoient outre cela beaucoup de fujet de fe plaindre de leurs voifins en divers endroits, parce que s'eftans retirez en leurs maifons , en efperance d'y vivre en repos , à l'abry de l'autorité publique , ils eftoient harcelez & mal traitez , juf- ques à en venir quelques fois à la violence toute ouverte. Plaintes eftans venues de cela de divers lieux à la Rochelle, à la Reyne de Navarre , qui s'y eftoit aufly rendue , & à l' A- -miral ils en advertirent leurs députez, qui faifoient ce qu'ils pouvoient,& d'entr'eux Telhgny alloit &: venoit,pour por- ter ce qui le traitoit&negoçioit de part & d'autre. Parce que je n'efcris que l'hiftoire parti cuhere de la vie de la Noue 5 je ne touche le Public qu'autant qu'il s'y trouve melléi c'eftpourquoyjepaflèray fous filence, toutce qui ie ûtcn ce temps-là, je ne le trouve point nommé dans les auteurs qui en ont parlé. Je diray feulement que toutes ces allées-&-vcnuës , & toutes les demonftrations de bonne volonté que la Cour faifoit pour la paix , & que le Roy don- noit en particulier à l'Amiral, aboutirent enfin auxnopces du Prince de Navarre,& de Marguerite de France & de Va- lois, où le lang de ceux de la Religion fervit , s'il faut ainfî dire , de libations & d'effufions folemnelles à la cérémonie. La Noue s'cfbnt aquitté de fa deputation avec l'approba- tion de ceux de fon party , &: avec la réputation extraordi- naire qu'il acqueroit en toutes chofes, à la première belle occafion qui s'en prcfenta, il fe remit à fon principal me- flicr , qui eftoit ccluy de la guerre. L'Amiral s'efbant laifle induire à aller à la Cour, &; le Roy, foit par feintife ou autre- ment, s'eftantlaifféperfuaderpar l'Amiral d'entreprendre la guerre de Flandres, pour délivrer le pays de la domina- tion des Efpagnols , & en tirer quelque notable advantage pour la France , il fût refolu qu'on y cnvoycroit la Noué & Genlis avec le Conte Ludovic de Naflau , pour tenter quel- que chofc fur les villes voifmes de noftre frontière. Le

I 2 Çontc

68 La VIE DE François,

Conte Ludovic & Genlis s'addrelîercntà Mons , ville capi- 1 5-72 talle de Haynaut. La Noue prit la charge de fe rendre mai- flre de celle de Valcnciennes. Il y entra donc avec peu de bruit &: peu de gens, comme il avoit fait à Orléans, &le fçeutlî bien lervir des habitans de la Religion qui y eftoient alors en grand nombre, qu'il mit la ville en di.politionj de forte qu'il ne relloit à prendre que la citadelle, il y avoit 60. arquebufiers Eipagnols. Incontinant il l'envi- ronna de tranchées , & commençoit à la pre(îer , lors que le "Conte Ludovic , qui eftoit auiïy entré dans Mons , fe trou- vant embaralïé avec '). ou 600. hommes entre dix mille ha- bitans , & craignant de ne pouvoir garder long-temps fa conquefle , manda à la Noué qu'il le prioit de le venir trou- ver en diligence avec i es gens. La prile de Mons eftantde plus grande confëqiience que celle de Valcnciennes, &la perfonne du Conte Ludovic de grande confideration , la Noue laiffe Favas à la garde de fes tranchées,& luy donnant pour foldats les habitans qui promettoicnt de faire un mer- veilleux devoir , il marche avec ce qu'il avoit de gens de guerre , & s'en va à Mons. Ils perdirent Valcnciennes , que les habitans ne fçeurent fi bien deffendre qu'ils avoient fait efperer -, mais ils s'afleurerent de Mons, la N ouë demeu- ra pour voir ce que deviendroit cette guerre. On euft gardé cette place, fi Genlis, qui y amenoit du fecours, n'euft point efté défait. Mais incontinant après fa défaite , le Duc d' Al- be, gouverneur du pays pour l'Efpagnol, y vint mettre le fiege. Comme c'eftoit un rude Joueur, & qui a remporté l'honneur de plufîeurs grandes actions de guerre : il y avoit auili dans Mons de braves Capitaines , & tres-experimen- tés. L'Hiftoire de Flandres remarque particulièrement , que la Noue y fît à fon ordinaire fe tenant au jour qu'on at- tendoit Paflaut avec cent gentils-hommes & quelque nom- bre d'arquebufiers, au primier Ravelin qui avoit , à caufe de

fa

Seigneur de la Noué*. 6^

fa fituation , à fouftenir la première furie des ennemis. Neantmoins, après divers combats ibufbenus, &diver(cs braves & vi2;oLîreures Ibrties, le Prince d'Orange n'ayant peu lècourif la place, ny faire lever le fiege, il en falut venir à Ja capitulation. Pour convenir des conditions avccle Duc d'Aibe, on députa la Noué, Senarpont, &Saucour : ce qui luy fût extrêmement agréable. Car il creut avoir aquisaf- fez de gloire, d'avoir rangé de tels chefs de guerre à la rai- fon : & cela ayda bien à faire qu'il leur accordai!: des condi- tions honorables , permettant que les gentils-hommes &: les Capitaines, fujets du Roy de France, fortifient avec leurs armes & leur bagage , & chacun un cheval -, & que les foldats fortifient avec leurs armes, la baie en bouche, & la mèche al- lumée, avec promefie que le Conte Ludovic fcroit conduit à fauveté juiques fur les terres de l'Empire. Ils promirent donc derendrelaplace fous ces conditions, & la Noué en demeura pour ollage entre les mains du Duc d'Albe. Comme il efi:oit enfermé dans Mons , l'on joiia à Paris cet- te langlante tragédie de la S. Barthélémy. Car ce fufi: le 14. 4' Àouft , & Mons ce rendit le 2 1 . de Septembre. Outre la douleur extrême que luy caulà ce lamentable accident, arrivé à tant de grands &:fignalés peribnnages, avec qui il avoir eii une 11 ellroite amitié, l'intcrcfi: du public luy fut merveilleufement fenfiblej &c de plus il trouva en beau- coup de peine pour ce qui eftoit de ion particulier. Caril ne voyoit point de feureté pour luy à retourner en France, ny de moyen de i'ervir aux Eflats Unis des pays bas. Il de- meura donc quelque temps dans le camp du Duc d'Albe, qui le traita honorablement , & puis affeuré de la bonne vo- lonté du Duc de Longueville, gouverneur de Picardie, dans l'eiprit duquel il eifoit en une très-haute & tres-avantageu- Ib eilime, il refolut à ie retirer de ce coilé là. Il y vint donc, & y fut reçeu avec toutes fortes dedemonftrations

I 3 de

10 LaviedeFrançois,

de bonne volonté , & en mefme temps le Duc de Longue- ville, & les R ochelois conçeurent de luy deux opinions fore différentes. Ceux-cy , efpouvantez par les maflacres , & zé- lateurs de leur religion, fe déterminèrent à fubirpluftoft toutes fortes d'extremitez , qu^à fe remettre entre les mains des Catholiques. Ils fe refolurent donc dans cette gran- de defolation des affaires des Reformez , à recevoir tous ceux d'entr*eux qui fe jetteroient entre leurs bras , & à appeller ceux dont-ils pouvoient efperer quelque fecours pour leur defenfe. Entr' autres , croyans que la Noué eftoit au Pays-bas, ils luy efcrivirent , pour le conjurer au nom de Dieu , de les confeiller , & de leur ayder en cette grande ncceflité, à maintenir, difoient-ils , la gloire de Dieu, & la conlèrvation de ce qui reftoit de gens de bien en ce mifera- ble Royaume. Celm^-là creut que la Noué ellant l'homme du monde en qui les Rochelois avoient plus de confiance, il iiyavoit que peu de temps, il pourroit efl-re un efîicacieux moyen pour les ramener en l'obeïfîànce du Roy, & pour leur faire comprendre la necefîîté en laquelle ils eftoient de s'accommoder -, ny ayant aucune apparance qu*en Teftat prefent des affaires , ils peufïènt tenir contre la puifîànce Royale. Il le mena donc à Paris, & luy fit faluer le Roy, qui le reçeut fort courtoifement : puis par fon ordre, il fe trouva chez Albert de Gondy, Conte de Retz, avec qui il a tou- jours entretenu amitié, le Roy eftant allé, il luy parla long-temps en particulier , & luy tint de fort honnefles lan- gages. Il luy donna premièrement de grandes louanges de vertu & de fa modefbie, &de ce qu'il avoit un efprit efloi- gné des broiiilleries & des factions. Puis après il excufapar quantité de raifons ce qui eftoit arrivé à Paris peu aupara- vant. Il adjoufta des exhortations & des prières de s'em- ployer à efleindre les combuflions qui non feulement n'e- ftoient point efteintes -■, mais qui fembloient fe r' allumer

dans

SEIGNEURDELANoUë. J\

dans le Royaume , & luy reprefenta le crédit qu*il pouvoit avoir pour cela. Sur tout, luy ayant fait entendre les refolu- tions aufquelles il fembloit que les Rochelois le vouloienc porter, il le conjura de faire tout ce qu'il pourroit pour les garentir d*une ruine inévitable , ils fe precipitoient eux- mefmes par leur obllination. Iln'efpargnapaslespromel^ {es de leur donner toute forte de contentement , pourveu qu'ils fe miflènt en leur devoir > & pour luy , il luy témoigna bien exprefl'cment qu'il recognoiftroit ce fervice par tout- tes fortes de grâces: & afin de le mieux pcrfuaderjà ces belles paroles il adjoufta un effeétjen luy accordant une chofe qu'il î'çavoit bien qu'il avoit à cœur , à fçavoir la main-levée des biens de fon beaufrere Telligny , qu'il reftitua par ce moyen à fa famille. L'on peut croire que la Noue fe trouva alors en grande peine. Quelque grand guerrier qu'il fuit , il ay- moit la paix autant qu'homme du monde. Sa prudence ex- traordinaire, & la parfaite cognoiflance qu'il avoit des affai- res & des occurrences du temps, luy faifoient croire qu'en cette conjondbure, la paix eftoit ncceiîàire aux Rochelois, & qu'ils n'eftoient pas en eilat de fouftenir l'effort que l'on preparoit contr'eux. C'eftoit fon Roy qui luy ordonnoit de leur reprefenter cela,&: on n'avoir que trop de preuves de la violence avec laquelle il vouloir ce qu'il vouloit , de quel- ques belles paroles dont il fe fervift : & refufer cet employ, c'eftoit defobeïr à un Prince qui pouvoir perdre la Noue, & qui avoit encore les mains touttes rouges du fangde ceux de la Religion. De l'autre codé, il fçavoit bien quels avoient efté les artifices dont on s'efloit fervy pour attrapper l'Ami- ral & fes compagnons j & il euft mieux aymé mourir mille fois, que d'avoir efté l'inftrument de quelque traittéqui eufl eu des fuittes femblables. Il s'excufa donc long-temps , modeftement à la vérité, comme il faifoit toutes choies 5 mais neantmoins fortement, de prendre une charge, dont il

difoit

72 La vie de François,"

difoit qu'il ne fe ientoit pas capable. Neantmoiiis, leRcfy lepreflà de telle façon, qu'enfin il y condefcendit malgré qu'ileneufti mais ce fût avec une condition en laquelle il fit bien paroiftre l'intégrité & la generofité de Ton ame. Car il ofa bien dire au Roy , que puis qu'il plaifoit ainfi à fa ma- jeftc, il luy obeïroit, pourveu qu'on ne fe fervift point de luy pour trahir les Rochelois , ny qu'on nerobligeaft point à faire quelque chofe contre fon honneur, qui luy eftoit plus cher que fa vie. delTùs le Roy ne manqua pas de prote- ftations , & alors on fe mit à délibérer de la façon de laquel- le on procederoit en cette affaire. Ceux qui ont efté trom- pez ibnt foupçonneux -, mais peut-eftre encore plus ceux qui trompent. Car ils s'imaginent que les autres ufent des mefmes artifices qu'eux , & s'ils peuvent ils vont au devant pour s'en deffendre. C'eft pourquoy ceux qui gouver- noient les affaires au confeil du Roy alors , fous prétexte de donner quelqu'un à la Noue pour luy ayder en cette nego- tiaciation, trouvèrent à propos, de luy donner un furveil- lant, pour efpier fa conduite, Ils choifirent dont un nom- mé Jean Baptifte Gadagne , Florentin, que l'hiftoire nom- me Abbé -, mais que la Reyne mère , qui l' avoir nourry , en quelque lettre eicrite à la Noue, appelle Protonotaire. Quel qu'il fut, la Noue fût tres-aife de l'avoir pour aflbcié , par ce que ne voulant agir en cet employ qu'avec toute forte de candeur & d'ingénuité, il avoit en luy un témoin irrépro- chable de fes actions , &c de la fincerité de fon procédé. Ils ■partirent donc enfemble , pour venir trouver Biron , qui cftoit aux environs de la Rochelle , & avant que d'arriver , il s'aboucha avec un miniffre qu'il rencontra, & fit tout ce qu'il pût , pour luy perfuader qu'il avoit toujours la mefme affeftion qu'il avoit montrée auparauant, à maintenir l'E- glife de Dieu , &: la vérité de fon Evangile. Qu'il eftoit en- voyé de la part du Roy à la vérité , ôc qu'il vouloit exécuter

de

Seigneur de la Noue. 73

de bonne foy ce qu'il avoit promis à fa Majefté : mais qu'il le prioit de s'afTeurer qu'il deliroit lervir à Dieu , & qu'il ne donneroit jamais confeil, qui peuftprejudicierà la liberté desEglifes. Eu égard à l'impreflion que les choies paflees avoient mifes en l'eiprit de ceux de la Religion , c'eiloit une chofe fort mal-ayfée à accorder , qu'il euil de telles inten- tions , & que toutesfois il confeillalt à ceux de la religion de fe rendre. Quelque opinion qu'en euft le Miniftre , il le de- pefcha, avec un nommé de Tecks , pour advertir les Ro- cheloisdefavenuë&de fa charge, les préparer à reçevoii- fonconfeil, & enfuitteluyapporterunpallèport, afin que luy & Gadagne , peu(îênt entrer & fortir avec afleurance. Cettte nouvelle furprit extrêmement les Rochelois , qui avoient principalement fait eftat de fon afliftance , & de cel- le du Conte de Mon tgommcry, qui s'eftoit fauve du maf- facre en Angleterre. Et comme les efprits font divers , ils furent de difFerens fentimens. Les uns difoient qu'il ne fa- loit pas le recevoir, de peur que fesdifcoursnefiflentim- prelîion fur les efprits, &c quedelapartd'oiiilvenoit, tou- tes chofes dévoient eftre merveilleufement fufpedes. Qne iîonavoitrefoludenefuivre pas fon confeil, iln'enfaloit pas mefme entendre la proposition, & que d'une légation dontonnepouvoit attendre de bien, il y avoit du mal à craindre. Les autres remonftroient que ce feroit une choie quiparoiftroit&fuperbe&odieufe, que de ne vouloir pas mefme efcouter des gens qui venoient de la part du Roy. Que fi on ne trouvoit pas matière de fatisfiélion dans les propofitions qu'il feroit , ce feroit une juftification. Si l'on ne fuivoit pas fon confeil : mais que de rejetter un confeil avant que de l'avoir oûy, & rebuter des propofitions de paix fans avoir examiné s'il y a feureté à les accepter , ce n'efloit pas le hit ny de Chrifticns , n'y de François -, mais en quel- que forte de Barbares. Que la Noué s'eftoit comporté de

K telle

-^ La VIE DE François,

telle façon parle pailc, qu'il ne faloit pas croire qu'il fuft ablblument changé en fi peu de temps ,"&: que peut eftre l'induiroient ils à reprendre Tes anciennes erres. Que 11 cela eftoit , ils dévoient croire qu'il leur auroit efté envoyé , non de la part du Roy -, mais de celle de Dieu , veu qu'ayant par cy devant mis à lin tant de beaux exploits militaires , & montré en diverfes occalions une fi rare Uiffifance en matiè- re de gouvernement , ils ne pouvoient avoir un chef plus capable, ny de rompre l'ennemy par les exécutions delà main, ny de conduire leurs affaires à bon port par la pruden- ce politique. Que c' eftoit un perfonnage d'un cœur vraye- ment noble & généreux, & qu'ils s'alleuroient qu'il ayme- roit mieux mourir cent-fois , que de tacher fa réputation, & de démentir l'honneur de fa vie pafiée par unedefertioii ignominieufe à luy & à fa pofteriré. Que la calamité des temps eftoit telle qu'elle pouvoit l'avoir porté , par quelque neceflité , à une refolution qu'il n' auroit jamais priiè autre- ment. Que s'il y avoit rien de tel en fa négociation , c'eftoit à cette caufe qu'il le faloit imputer , & non pas à fon natu- rel , qu'il avoit toujours fait paroiftre bon & droit en toutes chofes. Que donc on ne luy fift pas cet affront que de ne le vouloir pas recevoir : & après ces raifons & ces exhorta- tions, quelques uns y adjoufterent les prières & les fupplica- tions, peu s'en falut, la larme à l'œil & comme les mains jointes. Ces remonftrances eurent bien affèz de vertu pour faire prendre la refolution de l'oùir j mais ce fik avec cette modification, que ce ne feroit pas dans la ville. Ils luy efcri- virent donc une lettre de cette teneur. CMonJieur , -puisque 'VOUS ave7 chofes importantes a nom communiquer^ avancés vous jufques aTadon tel jour qu''ilvous plaira^ dont vous nous ad'^ vert irez, : ^ fi vous voulez quelque efcortepour votre perfonne^ (^ de ceux qui feront avec vous , tels qu'il vous plaira , nous vous '.^J2 la donner om. Il vint donc à Tadonle ip. Novembre, &

fe

Seigneur de la N'otjë. y^

rendirent Languillier , la Roche Eynard , Viliers , Se Mo- reau , députez de la ville , pour oùir la charge qu'il avoir , & pour la raporter, fans y rien répondre. D'abord, après quel- ques falutations , qui forent fort froides de leur part , il leur voulut premièrement expliquer comment il eftoit arrivé qu'il fe trouvoit alors avec eux en cet eftat , & puis après ex- pofer fa charge, t^prcs le meurtre arrivé a. Paris , dit-il , le Roy commanda, aux François qui eft oient dans Mons en Haynaut, quils eujfent a remettre la ville entre les mains du Vue dAlbe,^ à s'en retourner en France le plus prontement qu^ils pourr oient. Et d autant qu* entre les foldats François il y en avoit plujieurs Catholiques Romains^ qui J an s autre délibération voulaient qu'on oheiH au Roy \pour éviter plus grande confufionl^ on fut contraint de recevoir une paix hastée ^ peu advantageufe aux afjiegez : ^ parce que je fus mis en oftage , je perdis la commodité defuivre les troupes de Flandres. Ceft l'occajion pourquoy je me fuis ren- du en France fus lafoy de Monfieur de Longueville qui m* a or- donné d'aller en cour. De la fay efté envoyé par leurs Ma'jefteT pour vous propofer la paix que le Roy entend vous donner ; cejt que fi vous laijje'^^entrer de fa part un gouverneur en voftre ville, vous en éviterez lefiege éf le fac , ^" en vous procurant à vous mefmes du repos., vous donnerez, par ce moyen quelque rafraifchif fement a toutes les Egltfes de ce Royaume. Si vous le faites , leurs <J^'îajefie7 m'ont chargé de vous affeurer , quen vous comportant comme bons ér loyaux fuj et s l'exercice de la religion, vous demeu- rera en pareille liberté que vous l'avez eu par cy devant : ^ fi vous m'en demandez mon advis , je vous confeille d accepter ces conditions , pourveu qti on vous donne de bonnes affeurances de l'exécution des promeffes. Après avoir ouy cela , foit que les députez en euflènt charge ou non , ils traitèrent la Noue d'une façon fort eftrange. Ils luy dirent qu'on leur avoit fait efperer de rencontrer la Noue à Tadon : mais qu'on les avoit trompée , & qu'ils s'en alloient le rapporter à ceux qui

K 2 les

7^ LaviedeFrançois,

les avoient envoyez : &c dcllus , ils firent comme s'ils euf^ fent voulu prendre congé. Luy , lans s'émouvoir , leur dit : £lHoy Mcfjïcurs 3 ne me cognoijfez. uotis flusf AveT^vous fitofi -perdu te Jouvenir de tant de chofes que nom avons f Ait es enfem- ble tour noftre commune confervation ? Et à cela ils répondi- rent, qu'ils fe fouvenoient fort bien que peu d'années au- paravant un Seigneur nommé la Noue , avoit fait quantité de belles & grandes a£tionspourladefencedelaveritéde i'Euangile, & pour leur confervation , & qu'ils en garde- roient la mémoire. Mais que quant à luy ils ne le cognoii- foient point pour eflre ce la Noue là. Qu'il avoit bien quel- que air de fon vifage,&: de la ftature de fon corps> mais qu'ils n'en recognoilTbient nullement la voix ny lesconfeils> qui leur avoient autresfois efté fi falutaires. En un mot , que la Noue ne fe fuft jamais laifle corrompre auxpromefies de la Cour, pour leur confeiller de fe livrer eux mefmes aux per- fecuteurs de la vérité , & aux maflàcreurs de leurs frères. Que neantmoins ils rapporteroientauconfeildelavillece qu'il leur difoit , &: deflus ils retirèrent. Il ne Eic pas tant touché de l'indignité de cette a£tion , dont il ne témoigna aucune émotion fur fon vifage , que joyeux de ce que Gada- gne en efi:oit témoin. Car il voyoit par la que fi la négocia- tion ne reùfiiiToit pas, il ne s'en faudroit pas prendre à la Noue. Les Députez eftans retournez à la Rochelle , & luy demeuré à Tadon pour attendre qu'elle feroit la dehbera- tion, plufieurs de la ville l'y allèrent voir le lendemain , pour luy donner des témoignages de la continuation de leurs re- fpedts , &: de leur ancienne amitié , qu'il reçeut avec fa bon- té & fa civilité accoutumée. Les Miniftres de dehors , qui s'eftoient retirés dans la ville, députèrent aufly vers luy deux d'entr'eux à mefme fin , & luy firent dire que nonobftant k commifiion dont il s' efi:oit chargé, ils avoient cette efpe- rance de luy, qu'il embrafi^eroit la caufe de la vérité de Dieu,

&la

SeigneurdelaNouc. 77

& la defenfe de fon Eglife, félon la fainte & ardante affc- ftion qu'il y avoit montrée auparavant -, & qu'ainfi ils fe pourroient vanter d'avoir reçeu de la main de leurs enne- mis î l'inftrument de leur délivrance. Et à cela il répondit en termes generaux,qu'il n* avoit point de fi grand defir que de fervir à Dieu , & de maintenir Ion Eglife -, & qu'il s'elH- meroit plus heureux d'y eftre fimplement portier, comme le Pfalmifte dit en quelque lieu 5 que d'eftre grand uiaiftre dans les Palais des Monarques -, & fans rien particularifer d'avantage, il leur tint quelques autres propos femblables, pleins de preuves de fon zelcjôc de la perleverance de fa pie- té. Pendant ces vifites , le confeil de ville deliberoit , &: après quelques autres conférences , ils le traitèrent avec plus de refpedt Se de modération , le refultat de la délibéra- tion luy fût apporté en ces termes. Que la caufe qu'ils de- fendoient n'eftoit pas leur caufe particulière -y mais celle de Dieu, & de toutes les Eglifes de France -, c'eftpourquoyils ne pouvoient accepter aucunes conditions qui concernaf- fent leurs frères , fans leur participation , ou au moins fans que les autres Eglifes y trouvafîènt leur repos & leur liber- té. Que pour ce qui les touchoit en particulier , ils avoient de juftes raifons de ne recevoir point le Maréchal de Bi- ron , qu'on leur avoit deftiné pour gouverneur. Qu'ils eftoient prefts d'en recevoir un de la part de fa Majefté, pourveu qu'il fuft de la Religion : mais que quant à fe remettre entre les mains de leurs ennemis, ils ne s'y pou- voient refToudre. Que s'il plaifoit au Roy leur faire la grâce de les laiflcr vivre paifiblement les uns avec les autres, en l'eflat auquel ils eftoient, comme ils avoient fait par le pafTé, ils le feroient en tout devoir & obeiflànce envers fa Majefté. Que pour luy ils le recognoiflbient pour eftre le mcfme la Noué qu'ils avoient cogneu le temps pafle , &: qu'ils croyoient que c'cftoit la neceftîté du temps qui le faifoit

K 3 parler

yS La vie de François,

parler un autre langage. Qu'ils le conjuroient d'embrafîer lepartyderEglilede Dieu, qui eftoïc fi rudement aiîàillie par tout ce Royaume , & que le Seigneur de la cauië dont il s'agiflbit 5 du quel il avoit li Ibuvent efté bénit en la dépen- dant , auroit fans doute cette relblution Ibuverainement agréable. Qqoy qu'il en foi t, qu'ils luy oftroicnt très vo- lontiers l'une de ces trois conditions. Ou de prendre la conduite de leurs affaires & de leurs armes , comme il avoit fait autresfois , & qu'ils la luy donneroient de bon cœur ; ou de vivre en homme privé fous la protection de Dieu dans la communion de les frères , &: aux dépens de leur communauté i ou s'il vouloitfe retirer en Angleterre, de monter dans un vaifîeau qu'ils luy équiperoient exprefîè- ment pour cela. Il les remercia de leur bonne volonté , & fans rien répondre precifément , il demanda qu'il luy faft permis de conférer avec fix ou fept minières qu'il nomme- roit, touchant certains points qui regardoient faconfcien- ce 5 & la fatisfaftion de fon efprit. Il fe voyoit en de grandes peines, & difficiles à demefler. D'un cofté, le Roy luy avoit promis folemnelement de traiter ceux de laReligion douce- ment,& les Rochelois favorablement : & s'il y pouvoit avoir quelque occafion de fe fier en ks promefl"es,la prile des armes contre fon autorité avoit beaucoup de peine à fe j uftifier de- vant une confcience tendre & religieufe comme la fienne. De l'autre , l'expérience des chofes pafiees ne fournifibit à fa prudence que trop de fujet de fe défier delà fidélité delà cour. La parfaite connoiHance qu'il avoit des affaires de la paix & delà guerre,luy faifoit juger que la Rochelle n'eftant pas en effat de foùtenir fans quelque efpece de miracle , l'ef- fort d'une armée Royale , animée par l'efperance d'eftein- dre entièrement le party de ceux de la ReUgion , il fembloit qu'il fût de fon bien , à elle, de prévenir les lamentables fuit- tcsd'unfiege, ôcàluy, de fon devoir, de l'y porter par fes

con-

Seigneup^delaNouc. 79

confeils. Mais quand il venoitàfoire reflexion fur le fenfi- ble deplaifir qu'il auroit de luy avoir confeiUé une choie quiRiypeuH: élire ruineufe, &:'la tache qui termroit à la pofteriré ion honneur d'avoir efté l'inflrument de fadelb- lation, ilcroyoït qu'il valoit mieux le remettre à la bonne providence de Dieu pour les evenemens avenir, veu l'ex- périence qu'on avoir faite en diverfes occaiions , de ion alÏÏ- flance extraordinaire. Il conféra avec les Miniilres entre les deux portes de S. Nicolas , &: après avoir bien con fuite avec Dieu & avec foy mefme, il prit une refolution à laquelleje ne fçay pas s'il s'en trouvera aucune ièmblable en toute l'hi- ftoire ancienne & moderne. Pour fatisfaire à ia conicience, &:à l'alîedion que ce peuple luy temoignoit, &pour pren- dre un employ dignedeiaviepailce, il accepta la charge de General des Rochclois, pour les iervirdeibn coni'eil 6c de fa perfonne en toutes délibérations & aftions mihtaires : & pour s'aquiter de la promefle qu'il avoir faite au Roy , & luy approuver la fidélité , il promit à l'abbé Gadagne Se à Biron, en leur communiquant la penlée, d'employer de bonne foy, quand il feroit dans la ville , fes foins & fes confeils, pour ré- duire les chofes aux termes de la paix , & de robeïiTance à fa Mai efté. Pour ce qui en pourroit arriver , ayant fatisfait à fon devoir &: à fon honneur des deux coftez , il le remettoit à la providence de Dieu Seau temps , qui ieuls pouvoient démefler des chofes fi impénétrables à la prudence de l'homme. Il ent *a doncques dans la Rochelle le 27. du mei^ me mois , & dés le lendemain , ayant efté reçeu au confeil en cette qualité de General , il commença à s'aquitter de la promefle qu'il avoit faite à Biron , & à Gadagne. Car il pro- poia qu'il faloit envoyer vers les Eglifes qui ilibfiftoient en- core , & particulièrement vers celle de Montauban , de Nifmcsi&:de Sancerrcafin d'advifcr enfemble aux moyens de quelque bon accord. Que peut-eftrc en trouveroit on de

raifon-

8o La VIE DE François,

raifonnables aufquels la cour confentiroit : &c qu*en tout cas, pendant ces négociations 5 l'ennemy ne fe hafteroit pas de lever & d'amener fes forces. Mais cet advis ne fl\t pas fui- vy 5 pour quelques raifons , & nommément par ce qu'ayant elle rapporté il y avoit peu , que la ville de Sancerre avoit penfé eitre furprife en parlementant, le Confeil de Ville crcut que la Cour ne mettoit ou ne foufFroit mettre en avant ces propofitions de paix , fmon pour prendre fes avantages. En fuite, le Roy voyant que l'envoy de la Noue n' avoit pas reùfli 5 commanda au Maréchal de Biron, qui efloit à S.Jean d'Angeli, d'entrer dans le gouvernement de la Rochelle, & de reflerrer les Rochelois le plus qu'il pourroit. Ce qui luy eftoit ayfé , en l'eftat auquel ils eftoient, car il avoit avec luy 7. cornettes de cavalerie , dix huit enfeignes de gens- dc-pied, f 00. pionniers , Se deux coleurines. Il entra donc d'un cofté par le canal nommé leBeraud, vers le Poutou, & de l'autre par la baftille, fur le chemin de Mauzé àMa- ransi &: par ce quelcsgarnifonsquelesRocheloisavoient à Marans , à Novillé & à Andilly , qui confiftoient pour tout en 3. compagnies d'arquebufiers , fe retirèrent à la Rochelle , il fe làilit en un moment de toutes les petites pla- ces qu'elle avoit tenues aux environs. Ses trouppes s'eftans approchées, la jeunefîè de la Rochelle brufloit d'envie de fortir & de faire quelques combats. Ce qui fut la première occalîon que la Noue eut d'exécuter ce qu'il avoit promis aux Rochelois , de le fervir de fa perfonne à la guerre. Car voulant en mefme temps & aguerrir Se conferver ces jeunes gens, il fortit dés le mois de Décembre avec eux, leur fît voir l'ennemy avec honneur. Se par fa prudence Se par fa valeur, il les en tira toujours fans aucune perte confiderable. Et cette conduitte , d'eftre envers la ville, l'entremetteur des négociations Se despropofition^de paix, que Biron Se Gadagne continuoyent -, Se contre Biron Se fes trouppes , le

chef

Seigneur de la Noue. 8i

chef des Rochelois dans les aârions de guerre , fut fi égale- ment partagée par la Noue dans les commencemens de cet- te grande affaire là, qu'il fembloit qu'il ne fût pas plus aux Rochelois qu'au Roy. Car c'efloitàluyqueBironôcGa- dagnes'adrellbient pour faire & IçavoirSi valoir envers les Rochelois , les ordres de la Cour : comme c'eftoit à luy que les Rochelois s' adreflbient pareillement lors qu'il faloit fai- re quelque action militaire hors de leurs murailles. Au mois dejanvier ils firent une aftion par laquelle il fembloit qu'ils fe le vouloient afîè£ter abfolument. La qualité de General, qui luy avoit efté donnée 5 efi:oit fans prejudicier aux droits du Maire, qui s'eftoit toujours porté jufques là, non feule- ment pour chef de la Police > mais aufly pour chef de la vil- le , pour commander aux gens de guerre en ce qui fe faifoit entre les portes & les remparts. Alors doncques il fe tint un confeil gênerai , dans lequel il fut refolu d'un confente- ment univerfel , que pour les louables parties qu'on avoit connues en luy, & dont on faifoit une expérience continuel- le, il feroit reconneu & fuivy de tous comme fouverain chef des gens de guerre , tant au dedans qu'au dehors de la ville, fans diminution au Maire de fes autres droits. Celapro- duifit divers mouvemens & divers effetz. La Noue acce- pta cette augmentation de pouvoir & de dignité en l'a char- ge, feulement pour l'intereft du Pubhc : car il creut que cet accroifi^ment d'autorité luy ayderoit à fervir plus utile- ment la ville & la caufe générale. Pliifieurs de fes amis , qui n'avoient pas tant de fagefle ny de modération que luy , di- fi)ient qu'on ne luy donnoit pas afîèz de pouvoir j veu que peu de temps auparavant il avoit eflé gouverneur gênerai de la Rochelle & du pays d'Aunisj Se que c'eftoit quelque efpece de deshonneur que de ne luy donner pas le mefme grade qui luy avoit efl:é donné par'le Prince. D'autres , ja- loux de fa vertu j car l'envie la fuit comme l'ombre fait le

L coips,

82 La vie de François,

corps i, difoicnt qu'on luy en donnoit trop , Se qu'il ne faloit pas eltablir un gouvernement fi ablblu dans une ville , dont la forme eftoit en quelque façon populaire. Joint que puis qu'on avoit efcrit en AngleterreauContedeAlontgome- ry , & qu'on efperoit qu'il viendroit , il faloit attendre qu'il fufl: arrivé, ou pour choifiràquidesdeuxondonneroitle commandement , ou pour le partager également à l'un & à l'autre. Ce qu'ils coloroyent de quelque apparence d'équité, par ce que le Conte eftoit auffy homme de condition, & fort expérimenté. Mais la malice y jouoit fonjeu : carilsfça- voient bien que pour quelque caufe que ce fuft , la Noue & Montgomery ne s'accordoient pas bien enfemble. Et ce qui favorifoit les difcours de ces envieux, c'eft que pour tout cela , la Noue ne fe departoit point de fçs premiers fen- timens &de fa façon d'agir, n'y defoliciterles Rochelois à paix, pourveu qu'on la peuft faire à des conditions raifon- nables. La ville fe trouva donc partagée en deux différen- tes opinions. Car la Noue & plufieurs autres , que gentils- hommes qu'habitans, & réfugiez en la ville, qui avoient grande opinion de forces du Roy , qu'ils avoient veuës , & peu de celles de Reformés , que les defaftres pallcz avoient extrêmement diminuées, trouvoient la partie extrêmement inégale. Tellement que le Roy , ScMonfieur, qui devoit veniraufiege, quand une fois il feroit formé, jurans d'en- tretenir inviolablement la paix qu'ils vouloient donner > ceux eftoient de cette opinion qu'il la faloit accepter , par ce qu'ils ne pouvoient fe fauver que par un efteâ miracu- leux de la grâce de Dieu , qu'il ne faloit pas tenter : & que d'ailleurs, pour peu que duraft la paix , elle donneroit le loi- fir au party de ceux de la Religion de fe repofer , & de reve- nir un peu de cette efpece de pâmoifon dans laquelle il eftoit tombé par les horribles faignées qui luy avoient efté faites. La plus part des Rochelois au contraire, &; quelques

autres

Seigneur de la Noue. 83

autres difoient qu'il n'y avoit aucune apparence de fe fier aux promeflès de ceux qui les avoient violées tant de foisj &c que tant s'en faut qu'il y euft quelque occafion de croire qu'ils fe fcroient amendez , que plus on fait de mal , &: plus on s'endurcit à mal faire. Que c'eftoit l'excellive bonté de la Noue qui abufoitfon jugement, &: qui luy faifoit avoir bonne opinion des promeflès & des fermens de ceux à qui il avoit affeire. Et juf ques , s'il n'y eufl rien eu d'avantage, on eufl dit que c'efloient des gens qui tendoient à un mê- me but par divers chemins , & que cela ne devoir pas empê- cher leur bonne intelligence. Mais enfin la chof c tourna en quelque efpece de fadtion , que les fauteurs du Conte de Montgomery fomentoient, de forte que s'il venoit, comme il eftoit attendu , la Noue prevoyoit qu'il en pourroit arri- ver quelque fcandale. Pour le prévenir, car il elloit homme qui faifoit ayfément & fans aucune difficulté , céder fon*'in- terefl particulier, à celuy du Public , il chercha quelque ex- pédient pour fe tirer honorablement de la Rochelle. Et il y fut d'autant plus ayfément induit, qu'il commençoit à s^appercevoir que fon intégrité n'y eftoit plus en telle efti- lYie qu'elle avoit efté,n'y par confequentfa prefence fi agréa- ble. Neantmoins, s'il eftoit poflible , il vouloiteftre utile ailleurs, &z après y avoir bien penfé, il creut qu'en Angleter- re ilpourroit faire quelque chof e de bon pour la caufe. Il mit donc en avant au confeil cette propofition, qu'on y envoyaft vers la Reyne Elizabct , & vers les François qui y eftoient réfugiez , quelque perfonnage fignalé , pour foliciter un grand fecours, efpcrantquelachargeluy en pourroit eftre donnée. Ceux à qui fa vertu faifoit mal aux yeux, l'y euf^ fent volontiers député pour l'éloigner, & quelques uns de (es amis y eufîent aufîy confenti pour fa fatisfa£l:ion particu- lière. Mais il avoit encore telle créance parmy la plus part des Rochelois , & ceux qui ne fe laifToient point tranfporter

L 2 à la

84 LaviedeFrançois,

àlapaflion, le jugoient fi neccflaire, qu'en approuvant fa propofition en gênerai, on fit tomber les voix de l'eledion ilir l'anguiUier, comme H la fubfiflance de la Rochelle euft dépendu de la prefence de la Noue. 11 falut donc qu'il de- meuraft comme malgré qu'il en euft , &: qu'en fuite il conti- nuaft Tes fonctions militaires. Plus il eftoit injuftement foupçonné par quelques uns, plus hautement juftifioit il Ion intégrité par la fréquence de fes combats , & par les hazards aufquels il expofoit fa perfonne dans les forties. Et il feroic trop long de les rapporter par le menu : qui en fera curieux les peut voir dans les originaux de l'hiftoire. Au mois de Feurier , Monfieur , qui venoit au camp , luy efcrivit de S. Maixant cette lettre. <JMon/ïeur de la Noué, le Seigneur de Biron ma fait entendre ce que luy avés mandé. Sur quoy je 'vou^ "veux bien advertir quejlant ijfu de la maifon dont je fuis , ^ fi -proche du Roy Monfeigneur & fi^^^ - outre l'honneur quil m'a fait de me donner la charge é^ autorité que fay enfon Royaume^ je n'ay jamais eu n'y auray autre volonté que la confideration de fes honsfujets : ^ ny a rien dequoyjefulsplm marry que voir re- fandrelefang de ceux que je voudrois conferver^fe reconnoijfant dr mettant au devoir ^ obe'tjfance que lesfujets doivent à leur Roy^ Prince naturel^ ^ fouverain Seigneur. kJa cette caufe eflant fur mon partementfour ni acheminer au camp, ou je fer ay dedans trois jours ; je vou4 ay bien voulu efcrire laprefente , laquelle fer- vira tant pour vous que pour ceux de la dite ville. Tour vot^ af- feurer que reconnoijfans le Roy comme vrays ^ bonsfujets, (jr re- met tans la dit te ville en fon obéijfance dr entre mes mains , je vous promet s toute ajfeurance de leur vies ^ biens, fans qu'il leur fuit fait aucun tort , mal ny deplaifir : & ils fer ont entiè- rement confervez. K^utrement ^ fi dedans le jour mefme que f arriver ay la , vous ny avés fat is fait y je fuis tout refolu avec les forces que fay , ^ celles qui viennent encore, d affiger la ville fans y perdre une feule heure de temps , é' ^^ la prendre par force , é*

faire

Seigneur de la Noue. 85-

faire tel châtiment à" punition de <eux qui s y trouveront ^ que cela fervira et exemple a tom les autres. Priant Dieu fur ce-, Mon- fteur de la IS^oué , vous avoir enfafamcîegarde. Efcrit a S. Aiai- xant le fécond jour de Feurier, ijy^- figné, Fotre amy, Henry. &: au défi LIS 5 A O^îonfieur de la Noué. Cette lettre ne les inti- mida nullement. Car dés le lendemain qu'elle fûtreçeuë) ils i'e mirent à travailler en diligence à leurs fortifica- tions 5 & comme les ennemis vouloient empefcher leurs pionniers d'aller quérir des fafcines pour cela , la Noue îbrtit , en tua Ibixantc , & en amena quarante prifonniers. Et afin de rendre tous ceux qui eftoient dans la ville > égale- ment participans du bien & du mal , çutre les huit compa- gnies de la ville , 5. grandes & 4. petites eftrangeres , & celle du Maire 5 il en drelîà une de volontaires qui efioient envi- ron cent 5 dont les deux parts eftoient gentils-hommes , ou fignalez par quelque commandement. Monfieur efcrivic en particulier à la Noblefi^ , pour luy remémorer fon devoir envers le Roy , & luy promettoit toute forte de bon traite- ment &: de faveur de la part de fa Majei,lé , fi elle fe remet- toit dans les termes de fon devoir. , ^Mais jiy d'elle , ny de la ville, car elles répondoient chacune à part , ilnereçeutque des paroles fort refpecbueufes , & des prières de ne trouver pas mauvais ce que par une necefllté abfoluë elles faifoient pour leur confervation. Ainfi Monfieur arriva au camp : & désaufi^y toftqu'ily fût, il fût en danger d'eftre pris dans une fortie que fit la Noue. Mais la crainte d' une embiifcade cmpefcha la Noue de s'avancer. Cependant il perfiftoit en fa façon d'agir , & faifant tous les jours vigoureufement la guerre, il ne laifîbit pafièr aucune occafion de parler de paix. Sur une propofition qu'il fît au confeil , on luy accorda de conférer avec les députez de, Monfieur , partie par abouche- ment , & partie par efcrit. Biron , Stroflî , & Gadagne , ie dévoient trouver au moulin d'Amboife , prés la porte de

L 2 Cou-

86 La vie de François,

Cougne 5 pourveu que la Noue y vint , & quelques uns des principaux avec luy . Mais il y eut conteflation au confeil fur la dcputation. Car plufieurs foûtenoient qu' un gênerai ne doit point fortir pour parlementer, & qu'on luy pourroit faire quelque mauvais tour. Luy difoit qu'il avoit de bons amis en l'armée , de qu'il pourroit apprendre diverfes cho- fçs importantes que l'on ne fçauroit pas autrement. Enfin il l'emporta , &ilfe trouva à l'allignation. Gadagne y dit quantité de chofès de vive voix : puis il donna un efcrit con- tenant 27. articles de mémoires &d'inflru£tions furies pro- portions de paix , fur lefquels , ayant eflé délibéré dans la ville, on répondit aufî}^ par efcrit, qu'on n'y pouvoit con- fentir : &: fut arrefté à la folicitation du peuple , que défor- mais on nés' aboucheroit plus, & que fi on entroit en quel- que negotiation , ce feroit par efcrit feulement. Ainfi on re- tourna aux armes, & dés le lendemain du pourparler , la Noue, qui fe hazardoitextraordinairement, courut grande rifque de la vie dans une fortie 3 & il y fuft demeuré fans le Capitaine Nlarfac -, à la meitiôiredu quel l'hiftoire doit cette recommandation , qu'il paya la pour luy de vie. Car voyant préparer lin coup pour le tiier , il fej etta au devant & le receut en fon corps , de quoy il mourut fur le champ. Le jour d'après , le cheval delà Noue luy fût tué entre les jambes , & liiy en grand péril d'eftre tué ou pris. Et pour former les foldats , à la pieté , & les porter à la vertu , & mef- mes à la militaire , dont- ils avoient tant de befoin en cette occurrence , il diftribua 5-7. miniftres qui fe trouvoient alors dans la ville, trois ordinaires. Se ^^. réfugiez, dans toutes les compagnies -, pour y faire des prières à heures réglées , &: des exhortations félonies occafionsi Cet arreft de ne s'abou- cher plus , n'empefcha pas la Noue de propofer quelques jours après au confeil une nouvelle entreveuë, pour ellàyer à trouver quelque moyen d'accommodement,& quoy qu'il

yeuft

Seigneur, de la Noue. 87

y euft quelque conteftation defîlis, Tes raifons pourtant & fon autorité l' emportèrent. De forte que l' entreveuë flït arreftée , & pour y parvenir , Monlieur donna pour oftages Stroili, parent de la Reyne , le Chevalier de Baterefîè , & le Seigneur du Mondreville 5 afin que la Nouëfùtaileuréde fon retour. Car il fût député avec le lieutenant gênerai Mo- riiïbn , & vit Monfieur, qui après luy avoir dit qu'il ne faloit point que les Rochelois s' attendirent à avoir du fecours d'Angleterre, les renvoya à peu prés avec les mefmes ar- ticles que l'Abbé Gadagne avoit donnez. Le Confeil eftant alFemblé pour advifer encore une fois fur ces arti- cles , la Noué perfiftoit toujours à dire que fon advis eftoit qu'on fift la paix : par ce qu'à juger de cette aflàire par les règles de la prudence, la ville eftoit perdue fans cela. La raifon en eftoit qu'il n'y a point de place au monde qui fc puiftè maintenir contre un fiege , quand il eft opiniaftré par un puiftant ennemy, fi elle n'eft fecouruë par une armée qui face lever le fiege , par diverfion au par combat. Que ceux de la Religion ne pouvoient d'eux mefmes en ce Royaume mettre aucune puillance fur pied. Que d'Angleterre, il n'en fàloit point attendre, la paix &: l'alliance ayant efté confir- mée entre la France & elle tout de nouveau. Que l'Alle- magne avoit diverfes fois fourny de grands fecours aux re- formez ; mais que le fer de cette nation eftoit pefant & mal-ayfé à remuer: que c' eftoit l'argent qui luy donnoit le mouvement ^ &: que tes reformés n'en avoient point : & quand il viendroit à fe mouvoir de luy mefme , quelle puif- fance eftoit capable de venir d'au delà du Rhin , jufques aux bords de l'Océan , à travers tant d'incommoditez , tant de rivières , & tant de combats , pour eftre à temps au fecours d'une ville dont un fi puifi an t ennemy tenoit des-ja le foffé & le rempart > Il adjoûtoit à cela qu'il fàloit confiderer que la perte de la Rochelle tiroit après elle la ruyne de toutes les

autres

88 La vie de François,

autres Eglifes , dont la condition ne pouvoit eflre que très miferablc, quand il luy faudroit llibir les loix d'un ennemy, non Iculement ablblument victorieux-, mais encore irrité par ce qu'on appelloit obftination , delbbeiflance, & rébel- lion. Qu'au contraire , la paix donnant à la Rochelle quel- que favorable traitement , la condition des autres Eglifes fe- roit au moins tolerable. Qu'il fçavoit bien à peu prés les cho- ics qui fe pouvoient dire au contraire, foit pour le fujet qu'on pouvoit avoir de fe défier de la fidélité du traité , ou pour ce qu'on l'auroit conclu fans en donner connoiflance ny participation aux autres Eglifes qui y avoient fi grand interefl:. îvlais que les fages cedoient le plus fouvent au temps 5 &c toujours à la necefllté qui excufe toutes fortes d'aâiions devant des perfonnes équitables. Cet affaire eftoit de merveilleufemcnt grande importance , & les fentimens partagez, & le confeil, dont la plus part eftoit d'une opinion contraire à celle de la Noue , craignant que fes raifons ne prevalluflènt à la fin , & que fur ces propofitions & cette efperance de paix , quelques uns ne s'endormiflènt & ne de- viniiTcnt parefïèux , on fiit d'advis d'en conférer avec les JMiniftres , de la plus part defquels on n'ignoroit pas les mouvemens. Il leur fût donc ordonné d'examiner cette af- faire entr' eux , en pefant les raifons de la Noue, & celles qu'on leur oppofoit , Se de députer f . de leur corps pour ve- nir dire en laprefencedu Confeil qu'elferoitlerefultatde leur afîèmblée. Ils y vinrent le Mardy 3 . de Mars ,& com- me la Noue avoit raifonné en très expérimenté Capitaine, & en grand homme d'efl:at,le le£l:eur trouvera bon que je re- prefente icy comment ils difcoururent en Miniftres. Après avoir ufé de quelque préface de refpedt Se de civilité , quand il falut venir au point , ils parlèrent à peu prés en cette forte. 2{jffs Avons charge^ Mejjteurs^ de U^urt de nojire compagnie, de 'VOM6 déduire briefvement quatre chofesfur le fujet que vom nous

avez

SEiGNEURDELANoUè*. 8p

avez, fait la faveur de nous propofer : ^ la première eJlquel^E^ glife de Dieu ne compofant qu^un mefme corps , dont nojlre Sei- gneur lefus christ ejl le chef y comme lesjidelles dépendent tom de luy , auffy ont ils les uns avec les autres cette union inviolable que le Symbole des Apoftres appelle la communion desfain^fs. Le prin- cipal effe^ de cette communion Adeffeurs, confiïie en ce que cha- cun d'eux nait rien de particulier , c^ quilsfefentent obligez, de ne procurer f lis moins le bien de leurs fier es que le leur propre, ^uand donques ils recherchent ce qui ejl de leur particulier , ils fe divifent les uns des autres , ^' rompent cette communion que nojlre Seigneur lefus a ejlablie entr'eux : è" Us ne fe peuvent ainfi divifer qu*ils ne fe feparent de îefus Chriîi mefme. Car comme qui retrancher oit le bras d avecl'efpaule^ empecheroit qu'il n' eufl plus aucune communication avec la te/le , d'où dépend le gouver- nement du corps ; ainfi ^ quife retire de la communion de charité qti il doit avoir avec les autres Chrefiiens -^ fe prive de celle du fauveur mefme. De forte que quand nous trouverions quelque Avantage particulier ou pour cette ville , ou pour nos perfonneSy dans la paix quon nouspropofes, nous ne la devrions pas accepter, finonfieres ny trouvoient auffy leur repos ^ leur liberté. Vous fcavez„MejJïeurs\ car nous parlons a ceux qui font verfez en la le- Ûure de l* Efiriture , é' ^ qf^i on la recommande continuellement y ce que firent autre s fois les Rubenites & les Gadites , é' la demie tribu de Manaffé. lofué les avoit partagez, au delà du lourdain^ à' Une leur efioit point neceffaire ny de le traverfer , ny de com- hatre contre les peuples de Canaan , pour fe mettre en pofiejjion de leur partage: ér neantmoins ils promirent a leur s fier es de lepaf fer (^ de les ajjifer en leurs guerres , ^ de ne pofer point leurs ar- mes , ny de ne retourner point en leurs ma fions , jufques a ce que les autres jouijfent paifiblement chacun de la portion qui luy avoit efiéafignée. Vrie mefme ^ qui n\/ioit qu' un particulier , ayant efié envoyé du camp de loab vers le Roy , ne voulut point coucher en fia maifion tandis que t armée du Seigneur campoit durement . M fous

po LaviedeFr-Ançois,

foHi les tentes. Or fi les lu'tfs , pour efire tjfus de mefimefang , ^ avoir une mefme religion Mofaïque , ont eu défi bons fentirnens^ quels doivent efire les nofîres en la, communion d'un mefme ejprit de noftre Seigneur ^ ^ en Uprofefiion d'une mefimefoy Chrefiien- ne ? Là, féconde chofe efi , que cette ville (jr celles de Montauban (^ de Nifimes , fesjbnt données mutuellement promeffi de ne faire Aucun traité l une fans l autre t ^ l'ont confirmée par ferment. Or vou-sfçavez. , Mefïeurs , que le PfalmiHe dit que celuy qui ne garde pits la foy promtfe ., fuïi-ce a fon dommage^ n'habitera point dans le Tabernacle de V Eternel. Et s il a prononcé cela de toutes chofes indifféremment , en combien pliis forts termes le doit on dire quand il s' agit d'affaires de grande importance , (^ qui con^ cernent la gloire de Dieu à' le Public? lofué trompé par les Ga-» baonites , avoit fait un traité avec eux ou il interpofa le ferment. Le peuple le pria de m garder point lafoy , parce que c'efioient des menteurs qui ne le meritûïentp<is , à" qi^e ce qu'on leur avoit pro' mis., ç' avoit ejléparfurprife. Mais il eut plus d'égard a la religion du fer ment qua toutes autres confiderations.Et bien que ladefiru- ci ion que Saiil fit de ces gens , n arriva que plufieursfiecles après, fi efi ce que par ce qu'il avoit en cela violé la foy donnée par fes predecefieurs éj"p^^ les autres lignées , Dieu vengea cette perfidie fur lapofterité de ce Prince , pour efire un mémorial éternel de ft justice, à' i^^ advertifement a tous le fiecles de ne fe dtjpenfer pas légèrement de f obfervation du ferment. La troifiefme chofe efiy que quand nom ferions réduits a la necefîté dont parlent ceux qui font de contraire fentiment ^ encore ne faudroit-il pas fe pre- cipiter comme perfonnes qui ri ont point d'eferance en la bonté C^ en la puifance de Dieu. Car c'efi luy qui domine fur la necefftté mefme , qui y engage les hommes , (^ qui en délivre quand il luy plaisi, ^ qui prend plaifir, quand on fefie extraordinairement er^ luy , k faire paroiHre fa vertu en fes délivrances miraculeufes. Quelques femmes mangèrent leurs enfans au fiege de Samaricy mais néant moin s la ville ne tomba point entre les mains des en^

nemisy

Seigneur de la Noue. 91

nemis , é' s'ilfefautfervir de iémoignAges tirés de livres qui ne font -bas Authentiques , c^ejl à bon droit que Judith reprenait ceux de Betulie , de ce qu'ils avaient limité le temps du fecours de Dieu, promet tans de rendre la place s'ils n* ejloient fecourm d' délivrés trecifément dans y. jours. La 4- chofe finalement ejl^ que par Id (Trace de Dieu nom femmes encore bien ejloigne7 de la neccjsité dont on parle. Noiu avons encore de tontes fortes de chofe s necef- faire s en cette ville pour trois mois ^ é'fi toute e]} crame de fecours ne nom eflpas abfolument retranchée. De forte que ce fera met- tre fur nous un reproche & un diffame ineffaçable , fi ayant enco- re le moyen d attendre^nom nom hafions de recevoir une paix def avant âge ufe pour nos frères., fans leur en avoir donné aucune com- munication. Nom vomfupplions donc très affeBueufement^ Mef fieurs 5 de ne prendre point a la halle une refolution dont vom vom repentiez, a loifir , ér dont c^tte ville jmtffe avoir du blâme i (^ maintenant é' alapofierité. Ces raifons ne firent changer d'opinion à perfonne. Car ce-ux qui fuivoient celles de laf Noue 5 diloient qu'ils ne doutoienr point delà pliiflàtlcé de Dieu i mais qu'ils n'avoient point en cette occurrence d'au- tre déclaration de fa volonté , finon celle qu'il manifefboié dans les apparences des- choies. Qu'il a donne la prudence aux hommes pour s'en fcrvir en la conduite de toutes affai^ res 5 éc particulièrement des grandes , il ne fe faut point figurer que l'on luy verra faire des miracles , quand on n'en apointdepromeflès fur quoy on fe puifîe fonder: & que quand l'ennemy auroit l'avantage 5 o\\ par force ou par fur-^ prife, comme il ne fcroit plus temps de dehbercr, auflî àu- roit-on fujet de fe repentir de n'avoit pas fuivy de bons confeils quand il eftoit temps. Mais le Confeil de ville -, qui pour la plus part enclinoit à n'accepter pas la paix, fût bien ayfe de fe voir fortifié par les difcours des Miniftres. L'évé- nement d'alors confirma ce fentîment car Rochelle fiit délivrée par un moyen auquel on ne fe fût jamais attendu.

M 2 Ce

5?2 La vie de François;,

Ce qui efl: arrivé de nôtre temps à la mefme ville de la Ro- chelle 5 a montré combien la N ouë eftoit prévoyant. Dieu en l'un &c en Tautre a fait voir , & la liberté & la lageflè de fa conduite , en ce qu'en des occallons , & à desrefolutions qui fembloient pareilles , & qui néantmoins , peut- eftre, ne l'eftoient pas , il a donné des fuccés fi differens. Les fages & ceux qui ne fe laifïbient point emporter à la paillon, de quel- ques fentimens qu'ils feuflent , le propofoient avec modéra- tion 5 & avoient toujours la Noué en une eftime incompara- ble. Mais les autres y mefloient de la chaleur , & ne pouvans accufer la Noué de foiblefle , veu l'ardeur avec laquelle il fe portoit tous les jours dans les combats , ils le foupçonnoient d'intelligence avec la Cour , & de quelque efpece de trahi- fon. Il lupportoit cela avec beaucoup de douceur & de con- fiance ; & quelque intereft qu'y puifle avoir bu le gênerai desMiniftres, ou la mémoire particulière deceluy dont je vais d'écrire l'adlion, celle de la Noué mérite que je ne pafïè pas icy fous iilenceun trait admirable de fa magnanimitç.. On attendoit à rifîiië de ce confeil qu'elle auroit efté fa déli- bération fur une fi grande affaire , & y avoit à la porte de la maifon de ville quantité de gens pour cela. Entre ceux qui s'y trouvèrent 5 il y eut unminiltre nommé la Place ,. qui voyant fortir la Noué , & ayant appris qu'els avoient efté Tes fentimens , s'attacha à luy comme il retournoit à fon logis ,, &fe mit à luy reprocher ics confeils avec une extrême vio- lence ; l'appellant traitre , & perfide , & transRige , venu de la part des ennemis pour livrer la ville entre leurs mains. Quand la Noue n'eufi: point efl:é l'un des plus fages hom- mes du monde , la condition de MiniflrC;, & la naiflànce de la Place , Ç car il efloit gentil-homme ) avec ce qu'il eftoit des-ja vieux , leluyeuft fait confiderer. Il luy repondoit doncques doucement , & le vouloit vaincre par raifon. Mais cet homme , qui naturellement n'en avoit guerre? Se qui

d'ail.

Seigneur, de la Noue. 5)3

d'ailleurs , eiloit alors extrêmement efchaufépar la pafTion, s*y laiflà tellement traniporter , qu'en répétant fes injures, il s'approcha de la Noue , & luy donna un fouflet. Quelque gentils-hommes 5 qui eftoient autour de luy , irritez de cet outrage , le voulurent punir fur le champ. Mais luy , fans s'émouvoir, comme ellant au deflus de toutes fortes d'inju- res 5 les en empefcha, & ayant fait prendre cet homme, il le remena luy mefme chez luy , le recommanda fort particu- lièrement à fa femme, enluydifant qu'elle eufl: foin de fou mary , pour ne le laiiîer pas déformais vaguer par les rués , parce qu'il avoir l'efprit altéré. Et de fait, foit par difcrafie naturelle de fon cerveau , ou pour punition d'une fi infolen- tea£tion , Dieu permit qu'il fit puis après diverfes autres chofes de cette nature , pour lefquelles il fut depofé. Si on l'euft depofé déflors , comme les loix de la difcipline de nos Eglifes le veulent, & comme il le meritoit très-bien, on euft fait ce que l'on devoir, &:fes autres femblables deportemens n'eufîent point donné de fcandale. Cependant Monfieur, d'un collé preffoit vivement le fiege , & de l'autre il faifoit foliciter les Rochelois à la paix. Dés le mefme jour de ce Confeil , Biron en efcrivit à la Noue , & luy manda qu'il eftoitvenu un homme de la part de ceux deMontaubaii pour la demander à Monfieur. Cela, outre d'autres conlî- derations , donna l'occafion à un autre confeil qui fe tint le lendemain, la Noué, leLieutenant Morillon, &:d'Etam- furent députez pour aller oùir les proportions des Ca- tholiques, qui ne leur propoferent autre chofe que l'exer- cice de la Religion dans la ville , &:par tout ailleurs liberté de confcience feulement. Sur quoy leur ayant eftérepre- fenté qu'on eftoitainfi par tout le Royaume à ceux de la Re- ligion le moyen de baptifer leurs enfans , & de célébrer leurs mariages , ils répondirent que pourveu qu'on le fifl: à petit bruit, dans les maifons particulières &: fans prefche, on n'en

M 3 feroit

94 LaviedeFrançois,

feroit point inquicré. Aquoy on ne fit pas difficulté d'ad- joùter tout ouvertement -, que fi on fe contentoit de ce que le Roy offroit ainfi de fa bonne volonté , il tiendroit ce qu'il auroit promis -, mais que fi on obtenoit d'avantage par im- portunité ou autrement 5 il n'en tiendroit rien. Cespropo- lîtions ayant efté rapportées au confeil un jour après, la plus part j éc nommément fix Miniftres qui y avoient efté ap- peliez , foùtinrent par diverfes raifons , qu'il n'y faloit point entendre -, dirent que c'eftoit un piège qu'on tendoit à ceux de la Religion pour achever de les attraper : parlèrent au- tant advantageufement qu'ils peurent des provifions que les Commiflaires de la Police faifoient, &:des moyens qu'ils avoient de tenir encore long- temps : & firent tant par leurs raifons que tant s'en faut qu'en ce confeil on condefcendift à cette paix , qu'il fut refolu qu'on ne foufiriroit plus qu'il en fût parlé dans la ville. La Noue avoit j ufques digéré ïts mécontentemens , & bien que V eftat auquel il voyoit les chofes luy donnaft tant dedéplaifir , que quand il faifoit fortiefurl ennemy, ce qu'il faifoit tres-fouvent , ilalloitfi avant dans les dangers qu'il fembloit qu'il euft efté bien ay^- fe d'eftre délivré de l'embaras il fe trouvoit,par une mort honorable , fieft-ce qu'il demeuroit toujours en fa ftation', pour voir s'il y pourroit rendre quelque fervice & à la ville \ & à la caufe5& au Roy. Mais depuis cela fes amis le folicite- rent puifîàmment de penfer à fa retraite. Déformais il voyoit abfolument rendus inutiles les foins qu'il pouvoit prendre pour la paix . Les divifions que les divers fentimens avoient caufées dans la ville 5 &:qui avoientpafi'é jufquesà des fadtions ouvertes & à des animofitez , l'outroyentplus qu'on ne fçauroit exprimer. Et enfin, les foupçons que quelques uns avoient eu dcluy,s'eftans tournez en des accu- fations ouvertes de perfidie &: de trahifon , une ame belle &: noble comme la fienne en conceut un tel mécontentement,

qu'il

SeigneurdelaNouc. 95"

qu*il ne luy faloit plus qu'une occafion , pour ic retirer fans blâme. Les lettres du Conte de Montgomeryjefcrites d'An- gleterre le 1 6. du Mois de Feurier , & reçeuès à la Rochelle le 14. de Mars , la luy fournirent telle qu'il l'eull peu atten- dre. Il mandoit qu'il avoit equippé45'. vailleaux de guer- re, & qu'avec cela i & quinze navires Rochelois, & envi- ron 20. autres chargés de munitions, il efperoit de les lecou- rir dans un mois. La Noue fçavoit que le Conte ne luy vouloit point de bien , & il luy avoit efté fait d'étranges rapports des difcours que Montgomery avoit tenus en An- gleterre contre luy & contre ceux qui eftoient de iks fenti- mens. Prévoyant donc que quand il feroit arrivé , ce qui devoit eftre dans deux jours , félon le terme qu'il avoit pre- fix , ils fe trouveroient de différente opinion en ce qui tou- choit le public , & d'ailleurs en mauvaifc intelligence en- tr'eux , en ce qui efloit de leur difpofition particulière , &c que cela animant les factions , feroit capable de produire quelque fort mauvais effe£t , il ferefolut de fe retirer dans l'armée du Duc d'Anjou. Et voicy comment le Duc de Ro- han parle de cette retraitte dans les Mémoires. La Rochelle^ dit-il , foujfr'ttfon premier fiege Apres le majjacre ^ la dfffipa- tïon dejon parti ; efla-ât foihle de fortifications , réduite aux derniers abois, abandonnée de tout le monde. Ce qui mefmes obli- gea CMonfieur de la Noué y illuslre en pietés prudence é"valeur y de tacher a la faire rendre , afin de la tirer déplue grande defiola- tion. Au refte,il croyoit qu' on ne luy pou voit pas reprocher de laifTer le gouvernail fans Pilote , puis qu'outre quantité d'honneftes gens capables de le tenir , entre lefquels eftoit le Baron de la Muilè, Breton, ils dévoient avoir bien tofl Montgomery , homme fort expérimenté , & qui avoit ren- du de grands fcrvices à la caufe. Ainfi il fe retira , au grand regret d'une infinité de gens de bien , dont les uns croy oient que la fleur de ce qu'il y avoit de véritablement prudent, fe

retiroit

96 LaviedeFrançois,

retiroitavecluy 5 & les autres , quoy qu'ils tinfent une au- tre route en matière de relblutions & de confeils , avoùoient néantmoins qu'ils perdoient la prefence d'un homme de rare intégrité , & la conduite d'un incomparable chef de guerre. Il fût reçeu dans l'armée par les amis avec grande joye , & par Monfieur avec beaucoup de civilité, & y vefbut quelque temps en homme privé , fans fe méfier ny de la paix ny de la guerre j excepté que le fecours du Conte de Mont- gomery n'ayantpas fuccedé comme onl'efperoit, on remit fus les propofitions & les pourparlers de paix , à quelques uns des quels il fe trouva. Quelque foin que le Monfieur le Duc d'Anjou apportait à diligenter le fiege , les affaires n'al- loicntny liviflenyavec tant de fuccés qu'il defiroit : & dans le camp il y avoit plufieurs feigneurs , qui n'avoient pas beaucoup d'envie que la Rochelle fe prift , quelques rai- ïbns particulières qu'ils en euflènt. Quelques uns avoient de l'mdignation du maflacre de Paris. D'autres avoient quelque mécontentement de la cour. D'autres , félon l'hu- meur de la nation , defiroient quelque changement au gou- vernement 5 & avoient du dégouft des chofes prefentes. Jufques alors néantmoins ils s'eftoient tenus couverts , par ce qu'ils n'avoient point de chef, & que d'ailleurs la terreur de la colère du Roy , eftoit encore toute récente. Mais quand ils virent que le fiege tiroit en longueur , plus qu'au commencement on n' avoit creu , ils ne craignirent pas de fe découvrir les uns aux autres , & principalement quand ils fe virent appuyés du Duc d' Alençon qui efloit au camp. Car foitquece rrince fuft irrité delà mort de l'Amiral de Co- ligny, qu'il aymoit uniquement , par ce qu'il l'avoit propo- au Roy pour chef de la guerre contre leRoyd'Efpagne, foit qu'il eufb quelque jaloufie de la réputation & de la puif^ fance de fon frère le Duc d'Anjou , ou qu'il vouluft aufly fai- re parler de luy à quelque prix quecefufl, il ne cherchoit

que

SEIGNEURDELANouë. CfJ

que Toccafion de fe mettre à la tefte d'un party. Le Roy de Navarre , & le Prince de Condé , fauvez de la S. Barthélé- my 5 avoientfuivy le Duc d'Anjou au camp, &avec eux plufieursjeunes Seigneurs de la Cour, entre lefquels eftoit leViconte deTurenne. Celuy-cy, bien qu'il n'euft alors qu*environs 17. ans , monftroit des-jàles efperances de ce qu'il devoit eftre quelque jour, &: faifoitparoiftre une pru- dence au defliis de Ton âge. Par Ton entremife le Roy de Na- varre, le Prince de Condé, & plufieurs autres , s'eftant ré- ciproquement découvert leurs mouvemcns , confultoient quelques fois entr'eux , &parce qu'ils avoient befoindek conduite d'un homme fidelle &: bien expérimenté , ils fe communiquoient à la Noue. Une fois il leur prit fantaifie d'envoyer le Viconte de Turerine,avec quelque noblefîè de ceux qu'ils avoient gaignez, fe failir adroitement d'An- goulefme, & de S.Jean d'Angeli: ce qui eftant fait , le Duc d'Alençon fe devoit déclarer , Refaire un Manifefle par le- quel il appelleroit tous ceux de la Religion à luy , avec pro- mefle de leur procurer le rétabliflèmentSc l'exécution des Edits de pacification. Mais la Noue leur fit voir tant de dif- ficultés en ce defîein , qu'il en détourna leur penfée. Une autrefois ils fe propofcrentdefefaifirdela flotte du Roy : & cela leur lembloit d'autant plus ayfé, qu'on y fàilbitmau- vaife garde , par ce que dés lors commençoit cette coutume des Colonels des Regimcns , dont on prenoit les foldats qu'on y envoyoit pour les garder,de n'avoir pas leurs troup- pes complettes , pour profiter de leur payement. Et le Vi- conte deTurenne eftoit des-j a mai ftre de l'Amirale du Vi- conte d'Uza, quand la Noue 5 parla prudence, arreftales bouillons de ces jeunes gens, enleurdifant qu'il faloit at- tendre quelque occafion plus favorable. Le Conte de Mont- gomery ayant donc amené une petite flotte vers ces coftez- là, ils s'imaginèrent que c'eftoit l'occafion qu'ils atten-

N doient,

98 LaviedeFrançois,

doicnt , & dclibercrent de le mettre dans les vaifleaux , pour s'en aller en Angleterre. Car ils dilbient que le bruit d' une fi grande révolte s' eilant efpandu dans le Royaume, il s'y feroit ians doute de nouveaux troubles , dans leiquels ceux de la Religion , juftement irritez par les malîàcres , ne man- queroient pas de le méfier. Que cela releverott leurs aftài- res 5 par ce que le Roy , feroit obligé à retirer fes trouppes du iiege , & que la Rochelle feroit délivrée par ce moyen : & que quand à eux , ils moyenneroient en Angleterre quel- que grand fecours , pour revenir en France avec une armée. Cette propofition fût faite en un confeil qu'ils tinrent tout à cheval , ôcoù ils avoient appelle la Noué , à l'expérience du quel ils deferoient tous beaucoup. Quand donc ils l'eu- rent prié de leur en dire fon advis , il leur dit tout rondement que ce confeil luy paroilîbit un peu chaudj^: qu'il ne croyoit pas qu'une telle précipitation fufl: pour délivrer la Rochelle. Qu'ils ne fçavoient pas en quelle difpofition d'efprit efloient les Anglois , dont la plus part de cette flotte eftoit compofée. Que quand ils fe refoudroient à les recevoir en leurs vaifleaux, & à les mener en Angleterre,on y feroit bien tofl las d'eux, & qu'ils feroient en charge à la Reyne Qu'el- le , qui aymoit le repos de fes fujets , ne s'embaraflèroit pas volontiers dans une guerre eftrangere à l'appétit de leur mécontentement. Qu'il ne leur feroit pas honorable, eftant delaqualité qu'ils efloient, défaire fi peu de cas de leur di- gnité & de leur vie, que de s'en aller comme fugitifs en pays eftrange , foUciter en perfonne du fecours pour leurs amis. Qu'encore qu'il nyeuft point de Princefl^au monde plus courtoife qu'Elizabet , 11 eft-ce que la conjon6ture des temps , & de l'alliance fraifchement remouvellée avec la France , l'obligeroitou àleur défendre la prefence , ou fi el- le les y recevoir, à leur faire quelque reprimende 3 quand ce ne feroit que par faux femblant. Que fi elle fe portoit à leur

don-

SeigneurdelaNouc. 9P

donner quelque fecours, ce ieroit fans doute en cachette, & encore fi elcharfement qu'il ne profitcroit pas tant à leurs affaires) qu'il nuiroit à leur réputation. Que c'eftoit beau- coup qu'ils euflènt fait paroidre une bonne inclination àfa- vorifer une jufte caufe , mais que la prudence vouloir qu'ils difFerafîent à en faire voir les effets en un autre temps. Et qu'au refte les affaires du monde , & particulièrement celles de la France , eftant en peipetuel mouvement , il leur nai- ftroit fans doute bien-tofl quelque opportunité plus avanta- geuiè. Ainfi par fa prudence & par fon autorité , il les em- pefcha de fe laiflèr emporter à quelque entreprife ruïneufe. Cependant les Polonnois 5 qui avoient cfleu le Duc d'An- jou pour leur Roy , vinrent en France pour le demander, &c apportèrent à la Rochelle de fix cens lieues loin, la délivran- ce que les Miniftres avoient efperée fans fçavoir d'où ny comment il plairoit à Dieu de la faire naiftre : & la Noue eut contentement d'y voir publier la paix le dixiefme de Juil- let, &: de s'y réjouir avec fes amis, après de fi fâcheux déplai- firs, & de fi longues fouffrances.

Mais cette joye ne fut pas univerfelle par toute la Fran- ce, & mefme ne dura pas long-temps aux endroits l'on lagouffa. L'editdelaPaix, qui eff rapporté tout du long dans les originaux de l'hiftoire, donnoit fi peu de fatisfa- 6tion à la plus part des Reformez , que ceux de Languedoc, Quercy, Provence? Dauphiné, & autres endroits ne le vou- leurent point recevoir. Et bien que dans les autres Provin- ces, on n'ofaft pas ouvertement déclarer qu'on n'en vou- loir point , fi eff-ce que les EgUfes n'en cftoient pas conten- tes. En effe£b, outre que les mafîàcres avoient mis beau- coup de chagrin dans les efprits , & que ceux qui font en cet eftat font plus difficiles à contenter , depuis ce célèbre Edit de Janvier , tous ceux qui avoient effés faits pour la pacifica- tion des troubles, avoient retranché quelque chofe des li-

N 2 bertés

loo La vie de François,

bertés de ceux de la religion , & par ce dernier elles eftoient encore beaucoup plus reftraintes.